jeudi 15 novembre 2018

Sur la notion d'identité élargie - comme un chewing gum

Un article de l'Express consacré à la marchandisartion des marques cite certains de mes propos.
J'en profite pour ajouter trois réflexions.
1) C'est depuis longtemps l'habitude de beaucoup de journalistes de mener des interviews informelles avec des "spécialistes" qui leur fournissent des éléments pour leurs articles, que ce soit informations ou réflexions. Bien qu'ayant été plusieurs fois victime d'arnaques caractérisées, je réponds en général à ces demandes et le résultat, comme ici, n'est pas toujours catastrophique.
2) Je réponds parce que, de toute manière, il faut avoir la modestie de reconnaître que tout le monde étant aujourd'hui spécialiste sinon de tout au moins de quelque chose, il serait prétentieux de vouloir dire la parole définitive et tout seul. Une poignée de grands paranos qui ont pris soin de "sculpter" leur statue dans les médias (et grâce à eux) peuvent encore avoir cette prétention mais le résultat est en général décevant et surtout redondant: on les entend dire partout la même chose.
3) Cette interview de l'Express par Isabelle Hennebelle que je ne connais pas m'a conduit à développer ma réflexion vers la notion d'identité élargie et en ce sens, je suis content de l'avoir donnée.

Notre identité connaît en effet aujourd'hui une incroyable extension: nous sommes notre génome, nos gènes, notre corps, nos organes (y compris en les donnant, tumeurs comprises), nos paroles, nos images, nos "oeuvres", "notre image", nos empreintes, traces, expressions, nos écrits, nos traces internet (que nous pouvons monétiser), nos mots de passe, nos numéros de compte ou de carte bancaire, etc., etc.., etc.

Comme on le pense de prime abord, c'est du à la puissance de diffusion des médias de toute sorte.

En réalité, c'est surtout rendu possible par notre traçabilité omnidirectionnelle par les moyens de la science et des techniques. 
Un bon (ou moins bon) mot comme le "casse-toi pauvre con" ou le "merci pour ce moment" est capté, diffusé et se met à vivre sa vie propre. De même les spermatozoïdes du donneur de sperme véhiculent son identité que pourra rechercher l'enfant né de l'insémination artificielle, tout comme ceux du violeur ou l'ADN du meurtrier permettent de remonter jusqu'à eux. Pour ne rien dire des sms de Tariq Ramadan ou des messages Facebook de Salah Abdeslam sur ses comptes créés pour les besoins des attentats.
Cette identité élargie donne le vertige car elle enveloppe virtuellement la totalité de notre existence passée, présente, future.
Elle pose (et va poser de plus en plus) des problèmes fascinants (au moins pour la réflexion):

- on peut me la voler, la squatter, la détourner, et moi-même je puis en partie la protéger, par exemple en la déposant comme marque, la cadenasser, l'exploiter, la trafiquer - par exemple en gérant ou faisant gérer mon image; 

- elle est une source de marchandisation quasiment infinie: pensez à la prostitution assumée, à la vente d'organes, à la location du corps, au droit à l'image du quidam et pourquoi pas de victimes, à sa gestion par des ...ayant-droits;

- pire que tout, elle fait exploser la communauté politique qui exige précisément qu'on tienne un très très grand nombre de nos particularités comme non pertinentes et non relevantes, en ne retenant que celles qui nous font membre de la communauté. C'est pour cela qu'à mon sens, la démocratie comme cacophonie va triompher en détruisant totalement la communauté politique républicaine - celle de la chose commune, de la Res publica.
Bref le triomphe de cette identité élargie engendre moins un narcissisme dérangeant ou ridicule qu'une floraison de communautarismes impossibles à maîtriser.

Bref, la démocratie au sens où tout le monde en vante les mérites, c'est foutu - archi-foutu.

lundi 12 novembre 2018

États d'insécurité: quand les risques du métier sont bien plus que les risques du métier


4 h
Je donne ci-dessous le texte publié ce matin  du 12 novembre 2018 dans Atlantico sur les "états d'insécurité". Ce n'est pas du tout un billet d'humeur mais une réflexion menée de longue date sur la fracture sécurité/insécurité parmi les Français.
Il pourrait être publié chaque jour en regard d'un fait divers banal: lorsque des pompiers sont attirés dans un traquenard, qu'un prof est étranglé par un élève, battu par des parents, que les voitures des surveillants de prison sont vandalisées.
Pour la petite histoire et en tant qu'empiriste expérimentateur, je me suis amusé à proposer ce texte le même jour à Le Monde, Le Figaro, Libération, la Tribune, Les Echos. Il fut refusé partout, soit avec une formule stéréotypée ("les engagements pris et les exigences de l'actualité...") soit sans réponse. 
Le plus désopilant fut le cas de ce journaliste qui me connaît bien, qui m'envoya un texte standard de refus, et que je croisai... l'après-midi même dans une rue de Paris et  qui sauta ou presque dans une poubelle pour ne pas me parler.  Comme quoi, il y a des gens qui savent où est leur place, n'est-ce pas Monsieur Peau d'âne...
Mon texte doit donc être soit totalement nul soit pas du tout correct. Je vous laisse juges, chers lecteurs.

Le sentiment d'insécurité, c'est le sentiment que tout peut arriver, que personne nulle part n'est à l'abri de la violence.
Faits divers, attentats, agressions alimentent ce sentiment et leur diffusion virale par les médias le renforce et parfois l'hypertrophie. On lui oppose depuis quelques années enquêtes de victimisation ou statistiques d'atteintes violentes, mais les statistiques restent abstraites et leur objectivité assez illusoire : les plaintes sont déposées ou non, des incidents mineurs répertoriés ou non, etc.
A la différence du « sentiment d'insécurité », l'état d'insécurité est un fait.
Par état d'insécurité, j'entends l'exposition permanente à la violence, aux agressions de toute sorte avec des taux d'atteintes physiques et psychiques élevés enregistrés par la Sécurité sociale (jours d'ITT – incapacité temporaire de travail -, maladies professionnelles, troubles psychiatriques et dépressions) et les autorités judiciaires.
Cet état touche aujourd'hui en France beaucoup de professions.
J'énumère :
- les personnels de l'administration pénitentiaire. Ils sont plus de 30.000.
- les membres des forces de l'ordre directement visés et qui font l'objet d'appels au meurtre ouverts - « tout le monde déteste la police » –. Ils sont 250.000.
- les pompiers – Il y a 50.000 pompiers professionnels en France.
- les personnels des transports en commun, notamment sur les lignes de banlieue autour de la plupart des grandes villes. Je ne dispose pas de chiffres, mais leur nombre est important.
- les personnels des urgences médicales. Ils étaient plus de 20.000 au début des années 2000. Il est douteux que les effectifs aient baissé.
- les enseignants et personnels d'encadrement et direction scolaire - 850.000 !
Jusqu'à il y a une vingtaine d'années, seuls les membres de forces de l'ordre (et les militaires) étaient professionnellement exposés à la violence au quotidien - sans toutefois faire l'objet d'appels au meurtre répétés et largement diffusés. C'étaient « les risques du métier », acceptés comme tels.
En revanche, il ne faisait partie ni du métier d'enseignant ni de celui de médecin ni de celui de pompier d'être sous la menace de coups, de caillassages, de traquenards, d'agressions par de grands ados, des bandes de quartier, des manifestants cagoulés et armés, des zadistes et black blocks, des parents d'élèves ou des membres de familles de patients ou de délinquants. Drôles de professions où il faut désormais non seulement « faire son métier » mais le faire la peur au ventre !
Sans exagérer, il y a aujourd'hui en France au moins entre 1,2 et 1,5 millions de salariés qui vivent en état d'insécurité – et pas seulement avec le « sentiment d'insécurité ». Leurs familles en sont directement affectées - quand elles ne sont pas obligées de se cacher comme les familles de policiers.
Et encore, je ne fais entrer en ligne de compte ni les salariés de nuit, ni ceux qui doivent aller prendre leur travail très tôt ou très tard. Les autobus dits Noctiliens à Paris, pour ne prendre qu'un exemple, sont des « wagons d'insécurité ». Une des fractures sociales importante aujourd'hui est celle entre citoyens en état d'insécurité et ceux qui ne le sont pas.

L'état d'insécurité pose des problèmes beaucoup plus graves que le sentiment d'insécurité.
D'abord évidemment en termes de risques physiques et psychiques pour les personnes, avec les coûts économiques et sociaux afférents (par exemple les difficultés de recrutement dans telle profession exposée).
Plus encore en termes politiques : le sentiment d'insécurité va et vient et il y a des manières de « rassurer », alors que les états d'insécurité fragilisent de manière durable un nombre important de citoyens et leurs familles.
Les gouvernements récents, sous les présidences Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron, n'ont pas voulu les percevoir.
Ils ont d'abord choisi l'incantation – en s'en prenant aux discours sécuritaires de la droite ou de l'extrême droite ou en faisant la publicité des produits Karcher. Seuls quelques propos « off » récents de Gérard Collomb semblent avoir rompu l’omerta.
Ils ont plus pragmatiquement cherché à protéger les personnels menacés en améliorant les équipements, en renforçant les équipes, en fournissant des vêtements de sécurité. Pourtant, aussi nécessaire qu'elle soit, la «robocopisation» n'est pas une solution. D'une part, elle n'est pas applicable à toutes les professions. Imaginons une tenue de prof sécurisée ! Ou encore souvenons-nous de la suggestion à la sapeur Camember de Mme Royal de faire raccompagner les femmes policiers chez elles par... des policiers. D'autre part, sécuriser, c'est reconnaître qu'on doit prendre son parti de ces violences et les laisser se banaliser. Pire encore, c'est encourager l'escalade : ah le beau défi Facebook que de faire brûler un flic ignifugé !
S'il est stupide de faire, comme souvent en France, des lois au moindre fait divers, il me semble ici s'imposer de réviser de manière très significative le barème des peines dans les cas d'agressions envers ces agents « en état d'insécurité ». Il faut qu'il devienne très coûteux (et de manière automatique) de s'en prendre aux personnes dont je viens de parler, dès la première atteinte et sans excuse quelle qu'elle soit, avec des peines plancher claires. On ne peut pas exiger des policiers, enseignants, urgentistes ou surveillants de la pénitentiaire de se conduire exemplairement si leur situation reste aussi vulnérable. Il faut leur constituer une sorte d'immunité juridique contre la violence. Corrélativement une éducation civique commencée dès le plus jeune âge devrait impérativement faire connaître ces nouvelles sanctions et leur raison civique – on ne peut pas aimer un jour la police et les pompiers quand ils vous sauvent et le lendemain inciter à les tuer et les agresser."

mercredi 7 novembre 2018

Une merveilleuse exposition de Monique Frydman.


Comme il s'agit d'une artiste qui n'expose pas beaucoup, cette quasi-rétrospective à l'espace Commines dans le Marais (17 rue Commines), sans aucune surcharge, montre de manière éclatante la cohérence et l'intensité de son travail de 1989 à aujourd'hui. 

Pas de changements brusques mais un lent approfondissement. Certaines peintures ont d'ailleurs été reprises sur près de 30 ans (1989-2018).
Et on a d'entrée la certitude d'avoir affaire à une artiste majeure - c'est indiscutable pour qui a de l'oeil.
J'ai erré dans ce vaste espace en ne sachant où irait ma préférence et l'hésitation même alimentait mon émerveillement.
Il y a là du Rothko, du Mitchell, du Monet, du Bonnard et tant d'autres mains dans les poches de Frydman. De Kooning disait: ce n'est pas ma faute si dans mes poches je trouve toujours les mains des autres. Mais Frydman ne peint pas sous influence. Elle peint dans le partage et la communion.
Et ce qui envoie valser tous les clichés de l'influence, ce sont l'intensité et le tremblement poétique de ces peintures. On en sort heureux, profondément heureux.
ATTENTION Jusqu'au 11 novembre seulement.

dimanche 4 novembre 2018

Entretien sur la commémoration de la guerre de 1914-1918


Publié sur le site Atlantico le lundi 5 novembre 2018

Q Commémorer et tenter de comprendre 1918 sont des démarches importantes, surtout quand on sait la blessure que ce conflit a laissé dans les mémoires françaises et européennes. Les morts nombreuses qui ont marquée une génération il y a 100 ans méritent aussi qu'on leur rende hommage. Mais n'y a-t-il pas un risque à surinvestir ce moment historique en 2018 ?

R Commémorer est une chose. Comprendre une autre. Je ne sais pas si on comprendra jamais la guerre de 14-18. C'est un peu comme si survenait aujourd'hui une guerre vraiment mondiale dans un monde pour de bon globalisé : si jamais l'humanité en réchappait, personne ne s'y retrouverait dans la multiplicité des causes et déclencheurs.
En revanche la commémoration de cet incroyable conflit et de ses hécatombes pendant et de ses séquelles après – crise de 1929, communisme et nazisme, seconde guerre mondiale compris - s'impose pour tenter d'en mesurer les risques. Nous avons besoin, aujourd'hui plus que jamais, d'avoir des temps de recueillement. Faut-il que ce soit sous la forme d'un feu d'artifice d'événements, je ne sais pas mais il faut commémorer.

Q N'est-ce pas dans un but politique, comme semble vouloir le faire Emmanuel Macron ? Le rôle des nationalismes lors de la Grande Guerre est-il le même que celui que connaît l'Europe aujourd'hui, à la veille des élections européennes ?

R Évidemment il y a dans l'intention de Macron une visée politique. L'Europe va mal, très mal même. La Russie, la Turquie, sans oublier les USA, mènent leur jeu anti-européen. Le Royaume Uni quitte l'Europe. L'Espagne se désagrège. Les ex-pays de l'Est font entendre leur histoire longue, c'est-à-dire 60 ans de domination soviétique. Il est logique et même sensé que le président Macron trouve dans cette commémoration l'occasion de rappeler les dangers qui guettent. Est-ce que ça suffit ? Je n'en suis pas certain.
D'abord parce que les choses sont très loin dans les mémoires à une époque où il n'y a plus de mémoire historique solide mais ou bien une ignorance totale, ou bien des reconstructions multiples et tendancieuses.
Ensuite parce que les nationalismes ne sont pas du tout les mêmes. Les nationalismes de l'avant-1914 sont patriotes, cocardiers et bien utiles comme cache-sexe de l'impérialisme industriel des gros capitalistes. Les nationalismes aujourd'hui sont populistes et, j'irais même jusqu'à soutenir le paradoxe qu'ils sont transnationaux, des nationalismes internationalistes. Je sais bien qu'il y a un peu partout des revendications national-identitaires, que ce soit avec le FN en France ou...le nationalisme catalan, mais en fait ce qui nous menace le plus c'est que se fédèrent ces nationalismes en créant un national-populisme européen qui pourrait faire un malheur aux élections européennes si chaque petit parti nationaliste voyait plus loin que sa boutique.
Ce national-populisme se développe en réponse à des défis transnationaux : la pression migratoire, les dérives de l'Etat-providence et surtout l'agonie des classes moyennes dans le monde de la mutation numérique, de la énième révolution industrielle et du triomphe de la finance financiarisée. En ce sens, je pense que le Président Macron fait la même fausse analyse que les pro-européens du Traité avorté de 2005 : il ne faut pas opposer l'Europe aux nationalismes mais prendre en compte le profond malaise populiste. Sinon, on en reste aux discours technocratiques de Bruxelles sur la chance qu'est l'Europe. Aujourd'hui l'Europe est devenue une coquille vide et un slogan.

Q Le Président a annoncé qu'il ne souhaitait pas célébrer la victoire de 1918, mais rendre hommage aux morts et célébrer la paix des nations. Mais si "l'Europe c'est la paix", n'est-il pas essentiel de comprendre pourquoi l'Europe a aussi été la guerre ? Le pacifisme, aussi louables soient ses objectifs, ne porte-t-il pas aussi en lui ses dangers, quand cette paix n'est plus que formelle et communicationnelle ?

R Il ne faut rien exagérer : la paix même formelle n'est pas la guerre. Le pacifisme de principe n'est pas un principe raisonnable de politique internationale mais il faut savoir dire « stop » ou assez ». Ce qui m'étonne le plus dans la guerre de 1914-1918, c'est qu'aucun politique dans aucun camp n'ait voulu comprendre qu'il fallait faire la paix bien avant 1918. De même que le réseau des alliances passées avant 1914 laissait présager que le moindre conflit dégénérerait en guerre quasiment mondiale, de même la sottise des politiques et des militaires à partir de 1915 m'a toujours sidéré.

Q Qu'est-ce que notre société devrait selon vous retenir des méfaits de la Grande Guerre ? Comment apprendre de la guerre comme de la paix que connut l'année 1918 ?

R Au moins trois choses.
D'abord que la barbarie revient très vite en dépit de tous les prétendus acquis de civilisation. Je renvoie là-dessus aux magnifiques livres de Peter Gay sur « l'expérience bourgeoise de Victoria à Freud », notamment The Century of Hatred (Le siècle de la haine, à ma connaissance non traduit).
Ensuite que la sottise politique et, plus encore diplomatique, peut être insondable. Notre sort dépend souvent (et aujourd'hui de même, sinon pire) des préjugés, ignorances et obsessions de fieffés imbéciles. Il y a peu de Kissinger ou de Metternich.
Enfin que le peuple auquel nos nouveaux illuminés à la Mélenchon confèrent toute sagesse et toute lucidité est très souvent juste un troupeau de moutons qui va à l'abattoir soit comme animal de boucherie soit comme boucher.


jeudi 1 novembre 2018

expositions à Paris - automne 2018


- Miro: excellent, n'était le surbooking qui rend la visite difficile, surtout au début (je me demande toujours comment il se fait qu'il y ait tant de monde dans les premières salles et ensuite beaucoup moins: y a-t-il des trappes pour faire disparaître le trop de public?). 
Le choix est très bien fait, sans pédanterie et on mesure la grandeur et l'importance de cet artiste. 
On mesure aussi à quel point l'impérialisme chauvin de l'histoire de l'art "à l'américaine" fausse les évaluations. Par rapport à un Motherwell ou à un Gorky, Miro est tellement plus puissant.
- Venise au XVIIIème. Absolument sans intérêt. Rien sur le quotidien, rien sur le culte, rien ou presque sur la musique. A peine deux ou trois Batoni ou Longhi. On se demande qui a eu l'idée saugrenue d'accueillir cette exposition. Scénographie de Makeïeff pitoyable.
- Cubisme: très intéressant et puis on peut revoir nombre de chefs d'oeuvre qu'on retrouve avec bonheur. J'en profite pour m'en prendre à la ritournelle critique comme quoi on ne pourrait plus réunir toutes les oeuvres qu'il faudrait compte tenu des prix d'assurance et des refus de prêt. C'est probablement vrai mais le monde idéal des "expositions totales" est fini et il n'avait commencé que dans les années 1980. Avant aussi on faisait avec les moyens du bord. Les grandes expositions ont eu leur "vingt glorieuses". Elles sont achevées.
Une remarque critique: la dernière salle sur la postérité du cubisme est grotesque et bâclée.
- Caravage: même s'il y a peu de pièces du maître, c'est toujours un bonheur de revoir ces tableaux accompagnés de ceux des Caravagesques. Organisation impeccable de l'accueil du public et fréquentation qui rend la visite supportable. Je rappelle les merveilleuses expositions sur le Caravage et le caravagisme en Europe organisées par Michel Hilaire à Toulouse et Montpellier en 2012.

dimanche 28 octobre 2018

Faut-il vraiment se résoudre à vivre dans un pays sous protection policière ou militaire ?


Texte de l'entretien à quatre voix publié le dimanche 28 octobre 2018 sur le site Atlantico

- Christophe Castaner dans la foulée du #pasdevague n'exclut pas la présence ponctuelle de policiers dans les écoles. Si cette mesure peut aisément se justifier dans certains établissements, une question demeure : comment en est-on arrivé là ?

- Comme toujours, les facteurs sont multiples. Il y a eu du laxisme de la part des responsables hiérarchiques (notamment l'inspection générale qui fonctionne comme un édredon, mais aussi les rectorats et les services centraux qui veulent de « bons chiffres »), de la peur aussi chez des professeurs, proviseurs et principaux sous pression, coincés entre élèves, parents et hiérarchie. Je me souviens d'une proviseure de lycée d'Alfortville terrorisée par une bande de vrais délinquants qui avaient compris que leur lycée était aussi sur qu'une cathédrale au temps du droit d'asile. Il y a plus encore l'absence de sanctions efficaces : pourquoi faire des conseils de discipline quand les mauvaises têtes et leurs parents y viennent souvent avec leur avocat ? Et pour quelles sanctions quand on sait qu'un élève exclu ira automatiquement pourrir la vie d'un autre établissement ? L'absence de sanction va encore plus loin : les suites judiciaires sont absentes et on a affaire, comme toujours, à de pauvres petits mineurs sur qui toutes les bonnes âmes pleurnichent même quand ce sont déjà des dealers ou des proxénètes patentés. Mettre des policiers dans les établissements pas trop perturbés ne servira pas à grand chose. Dans les établissements durs, ce sera une incitation à aller casser du flic (« tout le monde déteste la police »). Allez donc mettre un policier au lycée Bergson dans le XIXème et vous m'en direz des nouvelles ! N'oublions pas que le mauvais exemple vient de très haut : Mélenchon bousculant les magistrat et provoquant les policiers donne un triste exemple. Idem quand Sarkozy fait tout pour paralyser les procédures judiciaires.

- Face à la montée des violences et des tensions dans notre société, quels sont les endroits, à l'instar de certains établissements scolaires, que l'on pourrait juger bon de devoir sécuriser ? (lieux de cultes, transports, lieux de débats, de spectacles, hôpitaux, permanences politiques ou associatives…) ?

- Hélas tout espace public est aujourd'hui menacé.
Soit il l'est directement parce qu'il est une cible sensible (un concert de rock, un musée, une gare), soit parce que tout le monde se croit tout permis. La sécurisation contre la menace directe est d'une certaine manière « facile » et les forces de l'ordre spécialisées ont fait de grands progrès, y compris en commençant par le dispositif Sentinelle. Protéger les espaces publics contre les incivilités graves – et pour tout dire la violence de nombreux groupes - est une autre paire de manches.
D'abord, les forces de l'ordre d’État ne sont pas faites pour ça. Ce devrait être l'affaire des services de sécurité privés assermentés à l'américaine : on ne plaisante pas avec une police de campus aux USA.
Ensuite, les forces de l'ordre (et les sociétés de sécurité privées) sont elles-mêmes contestées, surveillées, traquées par n'importe quel type avec sa Go pro ou son iPhone. Encore une fois, voyez comment ça s'est passé avec Mélenchon ou quand il se produit la moindre bavure dans une manifestation violente. Un zadiste de Notre Dame des Landes ou une racaille de Grigny peut mettre le feu à des policiers mais si le policier sort son arme, il aura l'IGPN sur le dos, plus Twitter, plus Whatsap, plus Snapchat et il finira en garde à vue, lynché sur les « réseaux sociaux », son adresse sera dévoilée.

- Mais faut-il vraiment se résoudre à sécuriser tout cela ? Est-ce seulement possible ? Comment faire la distinction alors entre la gestion du risque au long cours comme la lutte contre le terrorisme que l'on doit accepter et ce que l'on ne devrait pas accepter car cela ne serait que des actions cosmétiques ?

- Chaque fois qu'il se passe quelque chose de grave, le gouvernement annonce des renforts policiers mais les mesures de fond ne sont pas prises. Or ce sont chaque fois des mesures particulières qui seraient requises.
Par exemple on peut remédier momentanément aux violences aux urgences avec des policiers et des vigiles, mais le problème ne se réglera que si l'on crée des unités de premier soin décentralisées, des sortes de maison de la santé locales pour dissuader ceux qui cherchent un généraliste gratuit d'aller embouteiller les urgences et faire la loi à coups d'insultes et d'agressions.
Pour les transports en commun (SNCF, RATP, etc.), il faut pourchasser sans discontinuer la fraude qui est largement associée aux comportements violents. Dans feux les Id-TGV, l'atmosphère était nettement plus paisible que sur les lignes normales parce qu'il y avait contrôle complet à l'accès.
Et puis, il faudrait réprimer sérieusement les violences anti-civiques. Le problème est que l’État de droit est devenu une baudruche. Il ne fonctionne plus que pour les riches ayant des armées d'avocats procéduriers et pour les délinquants qui saturent le dispositif et découragent policiers et juges. De ce point de vue, il faudrait aussi inventer de nouvelles peines et de nouvelles sanctions – comme celles que j'ai proposées de Travaux d'intérêt culturel (TIC), qui obligeraient un certain nombre d'abrutis à lire des chefs d’œuvre. Condamner un type à lire La chartreuse de Parme, avec contrôle de sa compréhension quand il estimerait avoir compris, ce serait génial !


- Est-ce que cette volonté de sécurisation de chaque lieu possiblement "sensible" de la part de la classe politique n'est pas révélatrice d'une certaine incompétence politique à gérer sur le fond les problèmes qui touchent notre société (crise de la citoyenneté, montée des tensions, inefficacité du caractère dissuasif de la justice…) et de l'omniprésence de l'esprit du #pasdevague ?

- Oui, c'est affaire d'incompétence mais aussi de dissolution du sentiment civique.
L'incompétence, précisons-le, vient de très loin. Le problème des urgences ne date pas d'hier, ni celui de l'insécurité dans les transports en commun ou les établissements scolaires. Avec les gouvernements de pitres nommés pour la « com » par Sarkozy ou Hollande, on se moquait bien des questions de fond comme des remèdes de fond. Et il faudrait que Macron en soit conscient pour ne pas tomber dans les mêmes ornières. Juste une illustration : voyez combien de ministres de l'éducation nationale on a eu depuis Ferry et Darcos les mondains : Fillon, Chatel, re-Darcos, Peillon, Vallaud-Belkacem : pas un qui soit resté plus de deux ans, avec un record pour l'opportuniste Hamon : quatre mois ! Il faudrait que l'on pratique une localisation fine des problèmes et une identification fine des remèdes et des leviers d'action. Au lieu de ces approches de bon sens, on laisse régner boboïsme, pleurnicherie et effets d'annonce. Et puis il n'y a quasiment aucun apprentissage de la citoyenneté, qui devrait commencer à la maternelle. J'espère que Blanquer va rester longtemps. Idem pour la Santé, la Police et même le Sport.

renvoi à Yves Michaud, La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.



jeudi 25 octobre 2018

Hommage à Henri Cueco

Une belle exposition d'hommage à Henri Cueco à la galerie Carré, avenue de Messine. 
Elle retrace en quelques tableaux les diverses étapes de son travail.
Je n'ai jamais beaucoup aimé ses meutes de chiens qui me paraissaient mécaniques et un peu lourdement allégoriques - la faute aux temps de l'engagement - mais dès qu'il entre dans la confidence, Cueco est subtil et délicat. 

Les derniers petits paysages sont émouvants. Et tout ce qui tourne autour des pommes de terre est délicieux - j'avais publié son Journal d'une pomme de terre en 1993 aux éditions des Beaux Arts et ce fut un best seller.
Cueco était subtil, intelligent, bienveillant, plein d'humour et d'autodérision. Peut-être un peu trop subtil et modeste pour se tailler une place pompeuse.
Ce fut un bonheur de le connaître et de travailler quelques années avec lui.