vendredi 20 novembre 2015

Arts mineurs et artisanat d'art aujourd'hui - une interview




Quelle place donne-t-on aux savoir-faire et à la matière dans l’enseignement supérieur spécialisé ?

A ma connaissance, ces choix d’apprentissages techniques sont tombés en désuétude aux Beaux Arts. Les écoles d'arts appliqués et arts décoratifs offrent davantage la possibilité d’acquérir ces savoir-faire. Pour moi, quand je dirigeais l'école des beaux Arts (mais c'était il y a longtemps) l’étudiant idéal était celui qui avait d’abord suivi un cursus en arts appliqués. Plus tôt encore, lorsque j’enseignais aux Beaux Arts de Marseille, il y avait des cours de céramique et de textile. Mais ils étaient relativement méprisés. Heureusement aujourd’hui, la distinction entre arts majeurs et mineurs est remise en cause. Il faut valoriser l’apprentissage de fond des matières et matériaux, avec une ouverture sur l’innovation. J’ai écrit une préface de catalogue pour la galerie Maria Lund sur l’œuvre de l’artiste danoise Pipaluk Lake. Elle a une formation très solide en verre et textile, et se sert de ces techniques pour innover, ce qui donne naissance à des sculptures remarquables. Clemence van Lunen fait des choses remarquables. Il y a toujours des choses passionnantes à découvrir dans des galeries comme Maria Lund rue de Turenne ou Lefebvre et fils rue du Bac.


Vous aussi avez innové lorsque vous dirigiez les Beaux Arts de Paris, notamment en favorisant le croisement des disciplines. Qu’apportent ces interactions ?

Ce qui est passionnant, c’est ce qui se produit aux interfaces, ce qui décloisonne et renouvelle. Les barrières entre les disciplines n’ont plus grand sens. On gagne à associer les gens. Par exemple sur le verre, les scientifiques peuvent apporter beaucoup aux artisans d’art. A Lyon, il y a depuis peu un master de "design thinking" qui associe l'Ecole centrale, l'Ecole de management et l’école des Beaux Arts.


Qu’en est-il de l’interaction entre les univers de l’art et du luxe ? Dans Le nouveau luxe, vous évoquez un exemple d’artisanat d’art - la salière de Benvenuto Cellini datant du XVIe siècle - pour illustrer cet " entrelacement "…

L’artisanat d’art est toujours proche du luxe. En premier lieu, historiquement : au XIXe siècle, on approfondit et raffine des savoir-faire traditionnels dans l’objectif de produire plus tout en gardant la signature du fait main, comme l’illustrent l’impression sur étoffe, la verrerie Daum, la sellerie Hermès… Le lien relève en second lieu de l’imaginaire. Il est généré par le luxe lui-même qui prétend entretenir la flamme des métiers d’art. A l’inauguration de la boutique Hermès rue de Sèvres, c’était flagrant ; des artisans d’art travaillaient sur place, comme pour le prouver. Enfin, l’assimilation vient du fait que, dans les deux univers, les objets sont précieux et rares. C’est le cas de la salière de Benvenuto Cellini. Quant au lien entre l’art et l’artisanat d’art, il s’explique facilement : il s’agit de la virtuosité. Et celui entre l’art et le luxe également : les deux coûtent cher !


Selon vos écrits, art et luxe seraient désormais diffus : vous parlez pour le premier " d’éther esthétique " et pour le second de " luxe d’expérience ". Quelle approche a la société de l’objet d’art, matériel et concret ?

L’objet d’art est conservable, il peut être légué et transmis. Il a donc de l’avenir, en dépit du fait que les gens consomment de plus en plus d’expériences, d’atmosphères. Qui plus est, ces atmosphères sont souvent produites par des objets. Il ne faut pas, en revanche, que l’objet soit trop fragile. Il doit être solide. Une très grande partie du savoir-faire des artisans d’art consiste en leur virtuosité, mais la durabilité de l’objet a son importance aussi. Les deux s’avèrent d’ailleurs souvent contradictoires, puisque c’est aussi la fragilité qui fait l’extrême valeur. Pour le luxe, c’est le cas également : on demande à l’objet de luxe d’être thésaurisable et fragile à la fois pour montrer à quel point il est luxueux. Mais sur le marché de l’art, ce qui continue de valoir cher, c’est ce qui se garde.


Outre cette recherche d’expériences, vous constatez une tendance à " l’esthétisation du quotidien ". Ces évolutions semblent jouer en la faveur de l’objet d’art…

Les choses s’esthétisent partout. Le raffinement continue à s’étendre. En cela, notre société se " japonise " : dans la cérémonie du thé, même les tissus servant à emballer les bols sont des œuvres d’art. Tout y est soigné. C’est un exemple d’esthétisation diffuse, mais néanmoins liée à des objets.


Les quêtes de " différenciation " et " d’authenticité " qui animent selon vous les consommateurs de luxe sont-elles transposables aux amateurs d’artisanat d’art ?

La différenciation fonctionne pour le haut de gamme de manière générale. Et le haut de gamme commence tôt : dès que c’est bien fait, dès que l’on parle d’objet unique, on est dans le haut de gamme. C’est la même quête de différenciation que pour le luxe. Pour ce qui est de l’authenticité, je ne pense pas. Ce côté " retour aux choses simples " me semble très frelaté. C’est une authenticité artificielle, une folklorisation liée au tourisme.


A l’heure où l’art ne cherche plus forcément à atteindre le beau, quelle place reste-t-il à la beauté et comment se positionne l’artisanat d’art dans les nouveaux " critères esthétiques " ?

Il n’y a plus de critères esthétiques universels. Autrefois, la classe dominante faisait le goût. Aujourd’hui, tout le monde a voix au chapitre ; il suffit d’avoir un compte Facebook. Les critères esthétiques se sont donc émiettés mais ils existent toujours, tout comme la beauté, sous une forme diffuse : c’est une " beauté agréable ". A chaque domaine ses critères. Les gens qui s’intéressent à la céramique font par exemple des différences très marquées entre la belle et la mauvaise céramique. Mais ces critères ne coïncident pas toujours avec le marché. Il y a aussi des questions de réappropriation historique. La plupart du temps, la poterie de Vallauris dans les années 1950-1960 était atroce, mais si on l’analyse aujourd’hui selon les critères esthétiques du kitsch, on est amené à la reconsidérer.

De même que notre rapport à la beauté, notre façon d’appréhender le temps a changé. Le slow s’impose de plus en plus en réaction contre nos modes de vie accélérés. Comment analysez-vous à cet égard la relation qu’entretiennent les artisans d’art au temps ?

Cette demande de ralentissement vient du déluge d’informations et de l’industrialisation. Mais la lenteur est-elle valorisable en elle-même dans la production des objets ? Je défends le soin plus que la lenteur, je revendique un monde de la belle ouvrage. Parfois le bien-fait va de pair avec la lenteur, parfois non. Tout le monde n’est pas obligé de passer 12 heures à préparer un lièvre à la royale pour bien cuisiner.


Abordons le temps sous un autre angle, celui de l’époque, avec laquelle il est important, pour presque toutes les professions, d’être en phase. Dans les métiers d’art faisant appel à des savoir-faire le plus souvent séculaires, comment envisagez-vous la place de l’innovation et des nouvelles technologies ?

Qui dit tradition séculaire dit répétition et maîtrise du geste. C’est une qualité des métiers d’art mais cela revient aussi à se mettre des œillères, puisque l’on agit en suivant le principe " c’est comme ça qu’on fait depuis toujours ". Cela devient intéressant lorsque l’on est amené à déroger à la règle à cause d’un accident, d’un hasard, d’une rencontre, d’une demande inattendue... C’est l’occasion qui fait le larron. Certaines nouvelles technologies peuvent nuire à cela. L’imprimante 3D, par exemple, me plaît et me décourage à la fois, car elle incarne un fantasme humain très répandu mais dont le bienfait reste à interroger : l’homme a l’idée, et l’idée se réalise toute seule. Nous ne mesurons sans doute pas encore toutes les contraintes que cela exercera sur l’objet. Dans tous les cas, à mon sens, l’usage de l’imprimante 3D nous fait sortir de l’artisanat d’art, car il n’y a plus de place pour l’imprévu. Or c’est précisément ce qui rend la création intéressante : on y remédie par l’art, par l’utilisation d’encore plus de savoir-faire pour se sortir d’affaire. J’ai beaucoup travaillé avec des Compagnons du Devoir. Leur virtuosité, leur humilité vis-à-vis de la matière et la créativité qu’ils déploient face à l’inattendu sont admirables.

Est-ce cette même capacité technique et artistique à composer avec l’imprévu qui fait la valeur de l’objet d’art ?

De mon point de vue d’esthète, la première chose qui génère la valeur, c’est en effet la créativité artistique, estimée au regard de son contexte. Vient ensuite la qualité du matériau : une porcelaine très fine, un glaçage particulièrement réussi, etc. Le temps n’est qu’un paramètre dérivé de cela. La rareté peut éventuellement jouer, mais elle est relative : on estime rare ce que l’on voit peu autour de soi. Et ce qui m’importe beaucoup aussi, c’est le caractère original : lorsque j’achète du mobilier, les rééditions ne m’intéressent pas.

Et pour les objets d’art dont la matière première n’a aucune préciosité ?

Dans le cas des matériaux pauvres, c’est l’inventivité qui compte, mais il ne faut pas pour autant laisser de côté la virtuosité. Faire une table avec un pneu n’a aucun intérêt, excepté dans les situations d’extrême pauvreté. Je suis très admiratif de ceux qui savent faire de pauvreté vertu, comme c’est le cas dans l’artisanat d’art africain, essentiellement fondé sur la récupération. En revanche, ce mobilier est souvent inconfortable… Or les critères se mélangent : un meuble ne doit pas être exclusivement artistique mais aussi fonctionnel. Philippe Starck ne créé par ses objets pour qu’on les utilise, il les créé pour faire parler. Son presse-agrumes ne sert pas à faire du jus d’orange, mais à faire l’objet de conversations.

De manière plus générale et pour conclure, quelle est selon vous la place de l’artisan d’art dans la société contemporaine ?

Les valeurs que portent les artisans d’art, comme la beauté ou la lenteur, correspondent aux besoins de notre société. Et ils sont à l’origine de choses merveilleuses. Mais le problème vient de notre façon d’évaluer nos dépenses. Au Japon, il n’y a jamais eu de différence entre arts mineurs et majeurs. Un Japonais n’aura donc aucun problème à dépenser autant d’argent dans un kimono que dans un tableau, et les artisans d’art au Japon vivent très bien. Mais en Orient comme en Occident, il me semble que l’avenir des métiers d’art réside dans le très haut de gamme.


Yves Michaud, Propos recueillis par Anastasia Altmayer pour la revue Ateliers d'art, septembre-octobre 2015, pp. 19-21.

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