jeudi 19 novembre 2015

«Jamais l’humanité n’a connu autant de changements aussi vite»

(Propos de Yves Michaud recueillis par Céline Bilardo et Serge Maillard pour la revue Hémisphère, vol. IX, printemps 2015, pp. 14-17.)



Sommes-nous réellement entrés dans une nouvelle " ère " ?

Nous avons vécu les quarante dernières années dans ce que le critique américain Harold Rosenberg appelait la " tradition du nouveau ". C’est-à-dire l’obsession pour la nouveauté, le nouveau à tout prix, l’innovation, le lancement de produits innovants, des offres nouvelles…
Aujourd’hui, je corrigerais cette perspective: nous ne sommes pas vraiment dans le " nouveau ", mais bien dans un basculement radical, qui nous fait accéder à une situation totalement inédite, pas simplement une addition de choses nouvelles. C’est un changement d’univers, qui exige de notre part de modifier nos référentiels et nos schémas d’appréhension du monde.

Quels sont, selon vous, les fondements de ce basculement?

Il y en a beaucoup! D’une part, les progrès technologiques, notamment dans le domaine des biotechnologies, des sciences de la vie et de la médecine. D’autre part, les nouvelles technologies militaires, les drones notamment, ainsi que des moyens de détection et de surveillance des conversations de tout un chacun. Enfin, les technologies numériques, de communication, de diffusion, d’archivage et d’accessibilité de l’information. Ces trois axes me semblent véritablement décisifs. A partir de là, les conséquences surviennent en cascade.

Les outils technologiques à disposition évoluent. Et l’homme?

Cela produit un homme neuf, biologiquement et technologiquement! Physiquement d’abord : allongement considérable de la durée de la vie, connaissance du génome et donc possibilité déjà présente de l’eugénisme et de la prévention des maladies et malformations génétiques en amont. Ensuite, c’est un homme neuf en termes cognitifs, qui dispose de bien plus de possibilités de perception, de connaissance et de traitement des données. Nous sommes soutenus par de véritables prothèses cognitives!

Est-ce vraiment si " neuf "? L’histoire de l’humanité a toujours été celle de changements considérables.

Evidemment, passer de chasseur à agriculteur, découvrir de nouveaux territoires ou inventer le chemin de fer ont constitué des évolutions majeures. On mesure mal à quel point le chemin de fer a changé le regard sur l’espace au 19ème siècle! Mais ce qui me frappe aujourd’hui, si l’on garde cette perspective longue, c’est que les changements sont à la fois considérables et très rapides. Jamais l’humanité n’a connu autant de changements aussi vite. Ce sont des changements que nous avons " avalé " en quelques années, alors que les Grandes Découvertes du 16ème siècle ont mis plusieurs décennies à descendre dans les sociétés.

Dans votre livre, vous dites ne pas prendre de parti pris et rester observateur. Mais quand vous substituez le mot " Xénophobie " à " Communauté ", on sent une nostalgie. Comment vivez-vous personnellement ce basculement?

Si l’on veut étudier une situation honnêtement, il s’agit de poser des constats lucides, même s’ils ne sont pas réjouissants. Les changements sociétaux sont une constante et les crises servent à tester nos capacités d’adaptation. Certaines personnes sont laissées de côté et ne s’adaptent pas.

J’ai deux attitudes. L’une en tant qu’homme issu d’une certaine culture, de tradition humaniste, aujourd’hui avancé en âge et ayant connu un monde ancien – donc, d’une certaine manière, pouvant le regretter. Beaucoup ont la nostalgie des temps anciens: les spécialistes du marketing l’ont bien compris en créant du " faux vieux ". Des retours qui se rapprochent le plus souvent d’une sorte de Disneyland... On veut bien retrouver la nature sauvage, avec des ours et des loups, mais qui ne mordent pas. C’est de l’artifice à l’état pur pour retrouver du naturel.

Malgré cela, je considère que c’est le rôle de l’intellectuel, du philosophe, de l’homme responsable, d’insister sur les points " positifs " de ce basculement. Un exemple: les moyens dont nous disposons aujourd’hui, en termes d’accès au savoir, sont inouïs. Auparavant, on était dans la recherche artisanale! Par ailleurs, est-ce que les référentiels du passé – la religion révélée ou la déférence vis-à-vis des puissants – étaient meilleurs? Ce n’est pas plus mal d’être sans référence forte. Je suis un des rares philosophes se présentant comme " sceptique ", c’est-à-dire essayant d’avoir le moins de croyances possibles. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, on n’a pas besoin de beaucoup de croyances pour être heureux!

Le basculement en cours provoque de fortes résistances, ce que l’on nomme la " néophobie ".

Il me semble qu’il y a deux sortes de néophobie. L’une est assez tolérante et ouverte au changement: on craint la nouveauté parce qu’elle nous déstabilise, mais on n’y est pas fondamentalement opposé. Et il y a une autre néophobie qui est plus intéressante et plus inquiétante: les retours des fondamentalistes, notamment islamistes. C’est selon moi la seule néophobie " sérieuse " à laquelle on ait à faire face aujourd’hui. C’est un retour pur et simple à la croyance, un refus de la connaissance, donc d’un des moteurs fondamentaux de notre fonctionnement sociétal.

Je crois que nous nous dirigeons vers un face-à-face. D’un côté, il y aura le " post-humain ", l’homme prothésé et autocontrôlé, à la manière du soldat actuel, directement connecté via son oreillette au poste de commandement – donc un être sans grande liberté. Et de l’autre, des croyants fous. Un auteur parle très bien de cela: Michel Houellebecq. Il décrit une société atomisée et en même temps hyper-perfectionnée.

Cela semble plus complexe: ces " croyants fous " utilisent aussi les nouvelles technologies!

Oui, à travers les réseaux sociaux ou internet. Mais cela reste marginal. Justement, ce qui me frappe dans les sociétés musulmanes, c’est qu’elles ne développent pas des axes forts de recherche et de technologie. Ce sont des sociétés qui vivent de la rente, pétrolière essentiellement. Je suis très frappé par ce rapport entre " obscurantisme " et rente. C’est pareil en Russie. Ce sont des économies de défaite – comme cela a été le cas pour l’Espagne et le Portugal au 16ème siècle. Ils ont pillé l’or des Amériques et finalement ce sont les pays " industrieux ", les Britanniques, les Français, et surtout les Néerlandais, qui en ont profité.

Vous insinuez qu’avec les nouvelles technologies, l’homme s’individualise. Or, on observe de plus en plus d’initiatives de " partage " sur internet.

Ce ne sont pas des vraies communions, mais des instantanés, des communautés " porte-manteau ". L’individualisation reste une tendance lourde. Au 14ème siècle, on n’avait pas de nom propre ni de signature. On s’appelait Roux parce qu’on était roux, tout simplement, cela n’avait pas grande importance. Aujourd’hui, on peut s’inventer sa propre identité très facilement. Aux Etats-Unis, il est très facile d’adopter un nouveau nom, par exemple.
Mais, pour revenir au thème du numérique, je crois que le changement principal – celui qui m’inquiéterait le plus si je devais encore vivre cinquante ans – concerne la notion de liberté. Nous partons de l’idée que nous sommes libres ou que nous avons la possibilité de l’être. Mais avec les moyens actuels de traçage et d’analyse de nos comportements, ces certitudes vont vaciller. Et là, ce sera un changement terrible!

Vous considérez YouTube comme le fondement d’une " nouvelle culture ". Pourquoi ce moyen de communication en particulier?

Son impact est gigantesque! C’est la fin d’un monde hiérarchique, au profit d’un monde horizontal. Il n’y a plus le " producteur ", le prescripteur, celui qui décide ce qui va être publié. Via YouTube, on assiste à une dé-hiérarchisation considérable de la culture. Certes, c’est la culture du " n’importe quoi ", cela va du " areu areu " du petit dernier au exécutions musicales rarissimes de Glenn Gould. Mais c’est un trésor inépuisable d’archives. Montaigne faisait le tour de son monde avec 500 livres.

Néanmoins, il y a un élément que je corrigerais dans mon livre si je le pouvais: aujourd’hui, l’idée d’une communication universelle doit être relativisée, en raison de la différence des langues. Nous n’avons pas accès à l’internet chinois ni arabe. Et c’est une source de conflit. À l’intérieur de chaque " monde ", on communique plus ou moins bien. Mais ces mondes ne communiquent pas entre eux.

Il y a une permanence dans votre ouvrage: la notion d’oligarchie. A vous lire, on a l’impression que cet aspect-là n’a pas changé.

Dans l’histoire humaine, le pouvoir a été monopolisé par des pouvoirs oligarchiques. L’oligarchie actuelle est simultanément financière et technologique. Les hommes les plus puissants du monde s’appellent Bill Gates, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos… La spéculation financière est inconcevable, aujourd’hui, sans la technologie. D’où peut-être une autre question: jusqu’où ira le développement de l’intelligence artificielle? De nouveaux " mondes nouveaux " nous attendent!



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