mercredi 25 novembre 2015


La nouvelle vie du design

texte d'une intervention au colloque Design africain à Rabat (Maroc) le 20 mars 2015

Le design comme art de rendre beaux les objets quotidiens est, à littéralement parler, un fait du XIXème siècle.
Il apparaît et se développe en raison de la production mécanique en quantités industrielles d'objets de consommation courante, mais aussi en raison des préoccupations nouvelles pour le confort, l'hygiène, l'habitat, et la qualité de la vie en général.
Les sociétés industrielles européenne et américaine conjuguent en effet à cette époque développement industriel, détérioration des modes de vie traditionnels (croissance urbaine, pollution, concentrations ouvrières) et premiers soucis de réforme sociale (dans les doctrines socialistes, dont plusieurs auront des préoccupations en matière de design).
Le design devient alors un objet d'étude en même temps qu'un domaine pratique d'activités. Les premières écoles de design naissent dans les années 1830. On tente de mettre sur pied une science du design. Pour ce faire, on commence par chercher du côté des répertoires de formes disponibles, que ce soit dans le passé européen ou dans les autres cultures, dans le champ des arts décoratifs et de l'ornementation. On étudie ainsi l'artisanat médiéval ou les arts islamiques et commencent les premières recherches sur les arts primitifs. Toute une littérature à finalité pratique est ainsi produite sous le titre de "grammaires de l'ornement".
Dans le même temps, les industriels se préoccupent de donner des formes de qualité aux objets – même si c'est avec des succès inégaux….

Cette situation originelle explique les deux faces du design, qui continuent à être réunies dans beaucoup d'approches aujourd'hui : le design est, d'un côté, affaire d'industrie et de commerce parce que, selon le titre d'un ouvrage bien connu, "la laideur se vend mal", mais, d'un autre côté, le design est aussi une affaire de politique esthétique et d'éthique parce qu'il doit contribuer à "changer la vie", en la rendant plus belle et agréable, en alliant confort et beauté.

Malgré son importance économique et sa présence dans tous les aspects de la vie quotidienne - tous les objets doivent avoir une forme, qu'elle soit bonne ou non, qu'elle soit voulue ou non -, le design est cependant resté coincé dans le cadre rigide et contraignant de la classification des arts en majeurs et mineurs.

Il est difficile d'expliquer ici en peu de mots les raisons de cette distinction présente dans pratiquement toutes les cultures.
Cette distinction tient, pour être bref, à ce que, selon les époques, les hommes valorisent différemment les arts pour des raisons diverses où entrent considérations pratiques (durabilité, utilité), valeur cognitive, valeurs religieuses, nature noble ou servile des activités, métiers et artisanats. N'oublions pas que les peintres pratiquant l'art supérieur de la peinture ont mis longtemps à s'émanciper à la Renaissance du cadre des corporations artisanales. Toujours est-il que dans le contexte culturel européen, la distinction entre arts majeurs et mineurs est restée jusqu'à aujourd'hui forte et contraignante. D'un côté, peinture, musique, sculpture, architecture sont des formes d'art majeures alors que céramique, orfèvrerie, broderie, tissage, etc., sont des arts mineurs ou encore des arts appliqués.
Il faut ajouter au passage deux choses : d'une part, l'organisation du système des arts majeurs connaît souvent en son sein des évolutions fortes. Parfois un art domine, parfois un autre selon les époques. D'autre part, la distinction entre majeur et mineur passe aussi souvent à l'intérieur d'un art majeur, surtout à l'époque contemporaine: on distingue couramment aujourd'hui entre architecture de prestige et architecture populaire ou vernaculaire, entre musique "classique" et musique populaire, entre danse artistique et danse populaire.

Dans ce cadre rigide qui conditionnait beaucoup de choses (les différences de prestige entre établissements scolaires et universitaires d'enseignement de l'art, les grilles professionnelles de qualification et de rémunération, les prix des œuvres, les Académies et les titres de reconnaissance), le design est resté jusqu'à il y a un peu dans le camp du "mineur" avec ce paradoxe qu'il tenait une place immense dans la vie et l'environnement quotidien et que souvent les designers connaissaient une reconnaissance professionnelle et sociale qui n'avait rien à envier à celle des artistes majeurs. Le design conservait toutefois une place seconde, pour ne pas dire subalterne, et ancillaire : une fois que le grand architecte avait fait son œuvre, il restait au designer à meubler et décorer les lieux.

Par rapport à cette situation qui aura duré près de deux siècles (les dix-neuvième et vingtième siècles), les changements récents sont passionnants et considérables.

Ici encore de nombreux facteurs conjuguent leurs effets.

D'abord, la notion d'arts majeurs a été ébranlée puis complètement remise en question à la fois de l'intérieur et extérieur.
De l'intérieur, la spécificité de chaque art (peinture, sculpture, architecture, musique, danse), si essentielle dans la doctrine moderniste formaliste qui voit dans chaque art un champ de recherche ayant ses matériaux propres et ses méthodes particulières, a été battue en brèche par les pratiques multimédias transgressives, à commencer par celle du mouvement Dada à la fin des années 1910, qui a réuni et mélangé peinture, photo, musique, voix, cinéma. Le néo-dadaïsme des années 1950 a amplifié le mouvement. L'art, en devenant "multimédia" perd la pureté de ses catégories.
De l'extérieur, la spécificité de chaque art a aussi été remise en question par le caractère industriel de la production artistique : quand il y a production industrielle des biens culturels, les "grandes œuvres" ont du mal à conserver leur statut d'œuvres d'élite réservées à un tout petit monde de connaisseurs éclairés.
Corrélativement le mineur n'est plus apparu aussi mineur et beaucoup d'artistes sont allés chercher du côté des arts mineurs d'autrefois – du côté de la céramique pour Picasso, Miro, Voulkos - ; de la tapisserie pour Sonia Delaunay, Louise Nevelson, Eva Hesse; de l'orfèvrerie pour Julio Gonzalez, Calder, Niki de Saint-Phalle. Le mouvement s'est récemment amplifié et de nombreux jeunes artistes travaillent le verre, la céramique, le textile.

Un autre facteur puissant d'ouverture du regard a été l'intérêt pour les productions ethniques et pour la diversité culturelle.
Les artistes des arts majeurs sont allés au début du XXème siècle chercher leur inspiration du côté de la sculpture africaine, des arabesques orientales, ou des œuvres primitives, mais cet intérêt a pris un caractère général et les jeunes artistes ne répugnent pas à s’inspirer des productions populaires, qu'elles soient artisanales ou qu'elles relèvent de la culture populaire de masse (bande dessinée, mangas, jeux vidéo, etc.).

En même temps, les progrès technologiques, notamment dans le domaine numérique, permettent de revisiter aujourd'hui les techniques d'hier avec des moyens puissants plus adaptés à la production d'objets contemporains. C'est net dans le cadre des arts du feu, mais aussi pour les teintures, les tissages, le travail du verre et des métaux. Le résultat est souvent une transfiguration-sublimation des arts traditionnels – avec des réussites impressionnantes, mais aussi parfois, pourquoi ne pas le dire, des risques de récupération kitsch dans une production d'"art d'aéroport" pour touristes.

Enfin, dernier facteur opérant en faveur d'un intérêt neuf pour le design, facteur extrinsèque au monde de l'art et qui relève plutôt des conditions culturelles et sociales générales, c'est la demande forte de bien-être, de confort et de plaisir, du même ordre que celle qui avait fait déjà le succès du design au XIXème siècle.
Nos sociétés sont, pour beaucoup d'entre elles, tournées vers le bien-être, l'hédonisme  ; la qualité de l'environnement et du milieu de vie fait partie de de ce bien-être.
S'ajoutent, à la différence du XIXème siècle, des capacités techniques de maîtrise et d'organisation de l'environnement sans commune mesure avec tout ce que nous avons connu.
Du coup le design ne concerne plus seulement les objets, mais l'ensemble des environnements, atmosphères et ambiances de vie. Il en naît un concept élargi du design qui n'est plus seulement design d'objet mais inclut design d'expérience et design d'objets, souvent revitalisé par l'inspiration des arts mineurs .

En d'autres termes, le design non seulement connaît une nouvelle vie avec un dynamisme renouvelé, mais il se pourrait bien qu'il fût devenu du même coup une forme d'art majeur.


Yves Michaud




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