lundi 23 novembre 2015

La peur de la liberté


Je propose à la réflexion le compte-rendu fidèle d'un échange que j'eus avec un chauffeur de taxi le 11 décembre 2014 à Paris.
Ce dialogue avec un croyant fondamentaliste en dit, il me semble, long sur les raisons d'adopter un fidéisme et un ritualisme obscurantistes stricts – il s'agit de cadrer sa vie, de fuir la liberté et de trouver la parfaite sécurité dans la croyance.

"Je prends tout en haut du 19ème arrondissement un taxi pour ramener chez moi un tableau de Thierry Diers. Le chauffeur, barbu mais en pantalon et pull over, écoute une radio où des gens parlent. Il coupe la radio et me dit qu'il ne comprend pas comment des tableaux qui ne ressemblent à rien peuvent valoir si cher (très cher pour lui c'est 300.000 euros) et qu'il n'en voudrait que pour les vendre - je ne lui ai pas montré le tableau.
Je lui dis que ça dépend du goût. Il me dit qu'il n'accepte que ce qui vient de la nature et de Dieu. Je comprends que j'ai affaire à un musulman. Je lui dis qu'il y a eu des époques où les gens avaient la folie des tulipes et payaient pour elles des prix fous. Il me dit - oui mais ce sont des fleurs de Dieu. J'aurais du lui rétorquer que les peintres aussi sont des créatures de Dieu et donc leurs œuvres aussi, mais je n'ai pas eu la présence d'esprit
Je reprends en lui disant que le goût se forme avec l'expérience. Je cherche un exemple et évite d'abord celui de la musique car je me doute que ça ne va pas passer. Je lui parle des parfums et des capacités à identifier les odeurs, qui s'éduquent. Il en convient. Je me risque alors à la musique et lui explique qu'on n'a pas les mêmes goût quand on commence à en écouter et quand on a l'oreille exercée. Il comprend ce que je veux dire mais visiblement ne veut pas s'engager sur ce terrain.
Je lui demande s'il aime la musique. Il me répond - oui mais j'évite d'en écouter. C'est comme la drogue, dit-il, ça vous met en transe et rend addict. C'est comme les jeux aussi - et alors on en oublie ses prières.
Comme la discussion marche bien, je lui demande ce que la religion lui apporte en lui disant que pour ma part je ne suis pas croyant.
Il devient intarissable.

La religion, la vraie, lui apporte un bonheur complet de l'âme et l'accompagne dans tous les moments de sa vie. Il y a des prières pour tous les moments, au lever pour remercier Dieu de sortir de la petite mort du sommeil, avant de manger, avant d'aller aux toilettes et quand on en sort. Toute sa vie est baignée en Dieu.
Et puis il se lance sur la charia, la seule loi qui vaille parce que c'est la loi de Dieu, une loi qui dit tout sur toutes les situations: comment se conduire avec ses amis, sa femme, ses enfants, ses voisins, ses ennemis. La charia est la seule loi et les lois humaines inspirées par Satan, que les hommes changent tout le temps comme ça leur convient sont impies. Elles devront disparaître.
Je comprends petit à petit qu'il trouve dans la religion un cadre absolu et indiscutable pour toutes ses activités et toute sa vie. Il dit même à un moment que la religion encadre et protège de toutes les passions.
Je lui dis que le yoga aussi. il me dit que le yoga et le bouddhisme ne sont pas de la religion - c'est de la philosophie ou de la sagesse.
Je lui dis que de toute manière je ne crois pas parce que je ne crois pas en la révélation. Il me dit que je n'ai pas lu le bon livre, le seul, le Coran apporté par Mahomet.
Nous arrivons à destination. Il a parlé raisonnablement, calmement et courtoisement tout au long. Il est plutôt sympathique.
J'ai l'impression d'avoir parlé avec un mur et je m'en veux de ne pas lui avoir demandé comment il traite les infidèles. Nous sommes dans deux mondes totalement étanches l'un à l'autre. Cette conversation a duré entre Belleville et Saint Germain des prés. Je suis perplexe."

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