samedi 23 janvier 2016

Une esthétique aussi authentiquement classique que contemporaine

Ce texte a été écrit pour figurer dans un recueil d'hommage au philosophe et ami Antoni Mari Munoz (universitat Pompeu Fabra de Barcelone). 
Je cite à la fin de l'article quelques références à ses livres majeurs sur le sujet.



Antoni Mari est poète, conteur, critique d'art, philosophe.
Je ne m'intéresserai ici qu'au philosophe spécialiste d'esthétique.

Pour noter d'abord que si, aujourd'hui, beaucoup de philosophes se spécialisent en philosophie de l'art et esthétique, c'est souvent parce que la maladie de la spécialisation a aussi envahi les disciplines des Humanités et les sciences humaines : aussi bien au nom de la " scientificité " organisant la division du travail qu'en raison de la bureaucratie et des comités d'évaluation, le philosophe devient donc " philosophe de l'art " comme il pourrait être philosophe d'autre chose. Ce n'est pas le cas de Antoni Mari qui, depuis ses débuts de philosophe, a trouvé son inspiration et ses thèmes du côté de l'art en le pensant du point de vue de la tradition romantique allemande. À laquelle il a consacré une anthologie (l'enthousiasme et la quiétude) et une étude (l'homme de génie).

Seconde remarque : si aujourd'hui la philosophie de l'art prend souvent une telle importance, c'est aussi en raison de l'évolution de la société : l'esthétisation généralisée de la vie sociale a pour effet que de plus en plus de choses et de situations sont vues et jugées sous l'angle de la beauté et des catégories esthétiques. Celles-ci ont pris une importance démesurée alors qu'en d'autres temps les choses étaient vues à travers des catégories aussi différentes que celles du travail, du salut ou de la vertu. Sur ce dernier point, je dirai que Antoni Mari n'est pas non plus l'esclave de son temps. Il est plus sensible à la dimension poétique du monde qu'à sa dimension esthétique, à l'énigme de l'apparaître et du sensible qu'à la beauté esthétique. A cet égard, sa philosophie de l'art est plus une métaphysique qu'une esthétique, plus une pensée du monde et des choses qu'une esthétique de la sensibilité. En cela, elle échappe à la logique de son temps.

Surtout, s'il y a une originalité véritable de la philosophie de l'art de Antoni Mari, c'est dans le caractère très particularité et inhabituel des modèles qui l'inspirent, avec des conséquences aussi importantes qu'intéressantes.


C'est en effet un des biais les plus regrettables de l'esthétique philosophique au XXème siècle qu'elle aura été de plus en plus dépendante, au fur et à mesure que le siècle avançait, des modèles de l'art des musées et de leur succès aussi bien en termes d'accueil par le public que de valeur financière. Peinture et sculpture sont ainsi devenues les références principales de la théorie de l'art, avec les succès de Picasso, de Duchamp, de l'expressionnisme abstrait et du Pop art. Une œuvre comme celle de Arthur Danto témoigne avec beaucoup de brillant de ce biais.
Ceci veut dire que l'esthétique s'est concentrée sur les dimensions du visible, de l'authenticité et du goût : qu'y a-t-il à voir, comment le voit-on ? Comment le distingue-t-on de ce qui est copie ou faux semblant ? Qu'est-ce qui en fait la valeur ? 
On a affaire le plus souvent à une esthétique des œuvres visibles, immobiles et figées, uniques, avec pour corrélat du côté du spectateur un comportement d'appréhension attentive, recueillie et respectueuse, presque de l'ordre du sacré, devant ce qui " a de la valeur ".
L'apparente évidence d'un système des beaux-arts ayant à son sommet la peinture et la sculpture a complètement déséquilibré les problématiques de l'esthétique. Celle-ci a délaissé les questions posées par la musique, la poésie, l'architecture, les arts décoratifs ou le cinéma. Même les images, à une époque où elles sont pourtant devenues une denrée banale et pas chère qui se donne en flux débordants, sont toujours appréhendées comme si elles étaient uniques, rares et sacrées.
En un sens ce n'est pas totalement surprenant puisque le sens de la vue demeure le sens premier et la base de la plupart de nos comportements, mais il faut avoir la lucidité de reconnaître que si l'esthétique s'était développée à partir de la musique, de l'architecture ou des arts décoratifs, elle eût été constituée de concepts tout différents.

Or c'est précisément l'intérêt de la philosophie de l'art de Antoni Mari qu'elle fait la plus grande place à ces arts auxquels on ne fait pas, plus, ou fait moins attention : musique, poésie et architecture. De même, sous l'influence du romantisme allemand et probablement aussi du sentiment propre du poète qu'est aussi Antoni Mari, la nature, le paysage et les jardins occupent une place fondamentale dans cette réflexion.
Par la même voie de conséquence, l'esthétique de Antoni Mari accorde aux comportements des artistes, écrivains et poètes une importance qui fut minorée voire totalement ignorée au nom du structuralisme et du formalisme triomphants des années 1950 : on s'est intéressé de manière presque exclusive aux possibilités ouvertes par l'éventail des choix formels du moment, aux dépens de la " poïétique " et plus encore de la création. Dans le meilleur des cas, la dimension poïétique/créatrice a été traitée comme production dans un champ de possibles et de contraintes. Pas besoin de créateur là où un algorithme faisait l'affaire.

Je reprends brièvement chacun de ces points car ils marquent l'originalité de la pensée de Antoni Mari.

1) L'importance accordée à la musique, à l'architecture et à la poésie conduit chez lui à une approche qui traite aussi bien des villas d'Alberti, de l'harmonie musicale, de Wagner que de la poésie de Maria Zambrano, de la conscience proustienne ou de l'influence des villes sur la création. En fait, hormis quelques textes d'introduction à des expositions, Antoni Mari a relativement laissé de côté les domaines de la peinture et de la sculpture pour s'intéresser plutôt à l'expression, à l'essai, aux recherches poétiques. Il a en ce sens contribué à rétablir l'équilibre d'une théorie esthétique en partie faussée par ses références trop exclusives au domaine visuel. Peu de philosophes, à l'exception peut-être de Peter Kivy, ont eu l'audace et le courage de former leur pensée esthétique à partir d'arts auxquels on fait trop peu attention.

2) L'intérêt guidé par une sensibilité très fin du XVIIIè siècle (Rousseau, Diderot, le romantisme allemand) pour la nature et le paysage a conduit Antoni Mari à être un précurseur dans le domaine de l'esthétique des jardins, des villes et des paysages, domaine dont on sait qu'il est depuis une vingtaine d'années en plein développement. Or une approche formaliste statique ne peut convenir en un domaine où l'expérience est faite d'enveloppements, d'immersion, de parcours visuels et plus encore de parcours multi-sensoriels (sons, odeurs, lumières, totalité de l'expérience corporelle immersive). Corrélativement, la création de ces espaces ne peut pas plus
relever d'une production linéaire agençant projet, intentions, significations, matériaux et temps de la réalisation mais relève plutôt d'une démarche complexe et surdéterminée de " design ".

3) Enfin l'accent mis sur la théorie du génie démarque l'approche de Antoni Mari de celles qui sont axées sur la " création inspirée " sur le modèle de la Renaissance ou sur la production quasiment matérielle des œuvres (le modèle moderniste constructiviste). Le livre de Antoni Mari sur l'homme de génie affirme clairement qu'il s'agit d'une étude sur un modèle occidental d'humanité qui vient après les temps du sage, du philosophe, du chevalier, de l'homme de cour et qui accomplit ces figures antérieures. Le génie est libre, s'élève au dessus des conventions sociales. I
Il ajoute à la liberté de pensée la liberté de l'action et de la création – une énorme force expressive rattachée d'un côté à la nature et à la sensibilité et de l'autre à la création artistique. En lui homme sensible et esprit éclairé se rejoignent et s'unissent.

Il me semble qu'avec ces trois orientations, on rend bien compte à la fois de l'originalité de la pensée esthétique de Antoni Mari, de son ancrage fortement métaphysique dans une vision du monde et de l'homme, de sa fécondité quand il s'agit d'aborder des domaines comme la musique, la ville, l'architecture, le paysage et l'aménagement de la nature, aujourd'hui en plein développement.
On rend compte aussi de son caractère éminemment classique, notamment en raison de la clef de voûte que constitue son attachement à la théorie du génie.
Ce caractère classique devrait maintenant être rapporté en profondeur à la conception et à la pratique de la poésie chez Antoni Mari qui me semblent constituer le noyau profond de tous ces engagements, mais je laisse à d'autres plus compétents que moi sur ce sujet le soin de l'
approfondir.

Ouvrages de Antoni Mari (né en 1944 à Ibiza)

- El entusiasmo y la quietud, antologia del romanticismo aleman, 1979, edicion revisada y ampliada, 1998, Tusquets
- La voluntat expressiva, 1988 Edicions de la Magrana
- Euforion, Espiritu y naturaleza del genio, 1989, Tecnos
- Formes de l'individualisme, 1994, Eliseu Climent
- El Camino de Vincennes, 1995, Tusquets

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