vendredi 11 mars 2016

Entretien sur l'homme et l'invention
publié en conclusion de L'histoire des inventions, Le Monde/La Vie, juin 2015


- Depuis des millénaires, l’espèce humaine a fait preuve d’une formidable capacité à survivre et à créer. Inventer, est-ce le propre de l’homme ?

- L'homme et l’invention, c'est la même chose. La caractéristique de notre espèce est d’avoir une forte capacité d'adaptation, elle-même en constante évolution.
Les deux vecteurs de l’invention sont le besoin de s’adapter à une situation donnée et l'imagination qui déplace les termes d'une situation. Prenons l'exemple banal des béquilles. Entre la béquille de bois du soldat napoléonien et celle plus ergonomique des pharmacies d’aujourd’hui, les progrès ne sont pas considérables : l’adaptation s'est stabilisée. En revanche, on peut imaginer et aller chercher du côté des organes artificiels ou des véhicules spécialisés pour handicapés. D'un côté on s'adapte, de l'autre on imagine.

- En quoi les inventions vous paraissent-elles être le fruit des rêves de l’homme ?

- Pour répondre sérieusement, il faudrait savoir ce qui meut la faculté d’imagination de l’homme, cette aptitude à réarranger les idées. Cette problématique est bien connue des philosophes, avec ceux qui en appellent à des archétypes (réponse de Jung), d'autres qui pensent inconscient et fantasmes (réponse de Freud), d'autres qui étudient les forces de la rêverie avec ce qu’elles peuvent avoir de tellurique et d’élémentaire (réponse de Bachelard).
Personnellement, je serais plus pragmatique. L’homme invente pour satisfaire des besoins souvent simples : alimentation, protection, aménagement de l’environnement, et de la relation avec autrui, etc. La technique présente ainsi deux faces. Elle modifie notre rapport à l’environnement physique, mais aussi notre rapport à l’environnement humain et social. Ces constantes demeurent aujourd'hui : le téléphone, technique de communication, nous met en rapport avec l’environnement social. Le béton, technique de construction très solide, qui existait déjà chez les Romains, touche lui les modes de relation à l'environnement physique (routes, habitat, monuments, fortifications).

- L’invention est-elle forcément mère de progrès ?

- La réponse est difficile. Une invention apporte forcément du progrès dans le domaine où elle intervient. Jusqu'au XIXe siècle, le trajet Paris-Orléans prenait deux jours de marche. Du jour au lendemain, dans les années 1840, le chemin de fer a mis ces deux villes à deux heures l'une de l'autre. C’est évidemment un progrès pour qui a à se déplacer. Mais que dire des grandes saignées réalisées dans la campagne pour tracer ces lignes ? Des déplacements de population ? De la pollution ou de la propagation accélérée de la grippe et des virus ? S’agit-il de progrès ? Pour analyser la portée de ces évolutions, il faut prendre en compte toutes leurs composantes. Quand vous progressez, le faites-vous sur toutes les dimensions ?

- Est-ce à dire que toute invention a deux facettes : une dimension de progrès et sa contrepartie négative ?

- Je ne m’exprimerais pas ainsi parce je crois qu'il existe quand même des inventions sans contrepartie négative. La vaccination en est un exemple. Sa généralisation a reposé, à ses débuts, sur des comparaisons statistiques : la mortalité due à la vaccination était alors largement inférieure à la mortalité générée par son absence. À l'inverse, certaines maladies ont été depuis éradiquées et nous n’avons plus besoin de vaccination. Elle introduit en effet un risque qui n'a plus de raison d'être pris.
Toutefois, quand elle est vraiment significative et à grande portée, une invention modifie profondément son contexte. Apparaissent alors des conséquences non prévues, dont on ne peut peut pas dire qu’elles sont négatives ou positives ; elles sont juste "nouvelles" car le contexte a changé. Prenez toujours le cas du béton. Son invention a permis des constructions beaucoup plus solides, plus durables et plus audacieuses, mais se pose également les questions de son amortissement et du rapport à l'environnement. Fabriqué indestructible au début, le béton doit aujourd'hui être conçu de façon à pouvoir être détruit et recyclé quand nécessaire. L'invention créé les conditions d'un nouveau contexte qui lui-même génère de nouvelles conditions à gérer. Voici un cas d’adaptation de l'adaptation.

- Censées réduire la pénibilité et la quantité du travail humain, les techniques industrielles optimisées entraînent, à l’inverse, des souffrances humaines et sociales. L’homme n’a t-il pas fini par retourner certaines inventions contre lui-même ?

- Non, simplement nous avons déplacé les formes de la pénibilité. Alors que nous sommes parvenu à rendre le travail incomparablement plus facile physiquement, deux nouvelles formes de pénibilité du travail sont apparues : la pénibilité psychologique et celle, plus surprenante, qui tient à la raréfaction du travail. Nous vivons dans une société où seuls les hyper-techniciens intellectuels et les prestataires de services trouvent facilement du travail. Après le crash de l'avion Airbus A320 de la GermanWings dans les Alpes françaises, en mars 2015, pour permettre l'enlèvement des corps et des débris d'avion, il a suffi de six hommes travaillant deux jours avec des concasseurs et des bulldozers de 25 tonnes pour ouvrir une route de quatre kilomètres de long et quatre mètres de large. Au XVIIe siècle, ils aurait fallu une dizaine de jours et le travail d’environ 1000 à 2000 personnes. De même, quand le paysagiste du roi Louis XIV, André Le Nôtre, réalisait les jardins du château de Versailles, il disposait de 15 000 ouvriers pour déplacer la terre. Aujourd'hui, nous ferions appel à quelques méga-bulldozers.

- Walkman, Internet, smartphone, imprimante 3 D… Pourquoi notre époque paraît-elle voir s’accélérer le rythme des inventions ?

- Depuis 2005, année cruciale, marquée symboliquement par le lancement de Youtube, un bouleversement technologique s'est opéré avec le développement du numérique. On passe d’une circulation de l’information encore limitée et à l’ancienne (modem téléphonique) à des flux d’informations et des capacités de calcul gigantesques. Une puissance à laquelle s'ajoute une « massification » des participants. « C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l'on assiste à une production industrielle de la connaissance scientifique » estimait en 2008 le chercheur français Bernard Dujon dans une conférence sur le déchiffrement du génome. A la différence des mondes de la recherche scientifique et techniques jusqu’au XXe siècle, plus de 100 000 chercheurs travaillent aujourd’hui partout dans le monde au déchiffrement des génomes, et cela nuit et jour avec l’aide d’ordinateurs très puissants.
La marque de notre époque est donc la puissance et la rapidité d’invention. Cela nous pose deux problèmes : l’adaptation à des changements très rapides et l'éventualité de la modification de la nature humaine elle-même. Si vous prenez l’exemple de la carte d’identité génomique individuelle, nous disposons à présent de suffisamment de données - sur l’hérédité et la reproduction, notamment - pour ne plus être dans l’artisanat reproductif ou le fatalisme. La décision de reproduction devient alors très complexe, si complexe qu'elle ne peut pas être laissée au seul individu qui veut se reproduire.

- À qui pourrait être confiée la décision de reproduction ?

- À la société. C’est déjà le cas pour les donneurs de sperme. En Angleterre, les daltoniens ne sont pas admis au don. En France, il existe pareillement une liste des maladies dont les porteurs sont exclus du don. Il y a d'ores et déjà un eugénisme de fait. Quand nous savons tout ou presque de nous-même, la conception de la reproduction et de notre rapport au corps change complètement. L'actrice américaine, Angelina Jolie a subi une double mastectomie afin de prévenir un risque élevé de cancer du sein et, deux ans plus tard, a fait procéder à l'ablation de ses ovaires et des trompes. Cette adaptation par anticipation devient finalement cauchemardesque.

- Au XIXe siècle, Karl Marx écrivait : « L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle est capable de résoudre. » Êtes-vous d’accord ?

- Cette phrase est juste tant que l’invention est quelque chose de profondément adaptatif. Dans une situation d’adaptation, on identifie un besoin, on se pose le problème puis on apporte une solution. En général la solution génère elle même de nouvelles questions et de nouveaux problèmes… que l'on résout quitte parfois à régresser. Ainsi, nous n’avons pas complètement supprimé ni utilisé l’arme nucléaire mais nous avons perfectionné les modes de simulation sans expérience réelle. Ne plus avoir besoin de véritable explosion nucléaire pour mettre au point les bombes constitue un progrès. Cela étant, les inventions pour lesquelles l’être humain a dit « non » sont rares. Au début, les gens ne voulaient pas de la mitrailleuse puis on a inventé la mitrailleuse portative : le fusil kalachnikov. En France, nous ne voulons pas des OGM mais ailleurs, beaucoup de gens les acceptent.

- Derrière chaque invention existe un ou des hommes avec leur histoire, leur génie, leurs doutes, le hasard, leur folie, voire leurs fourvoiements, en bref, leur humanité. Jusqu’à aujourd’hui, l’humain est le moteur de l’innovation. Demain, peut-on imaginer que des machines (robots, super ordinateurs, etc.) inventent à leur tour ?

- Il est possible que certaines machines puissent inventer mais ces adaptations ne seront forcément pas intelligentes. On en revient finalement à ce problème central de la nature de l’imagination : le fonctionnement de l'association des idées. L'association peut se faire intelligemment (on essaye de calculer ce qu'il serait intéressant d'associer) ou bien automatiquement (comme dans le big data, où l'on traite des quantités gigantesques d’informations sans savoir ce qu’on cherche). J’ai du mal à penser que des inventions qui changeraient tout se fasse automatiquement. Si vous prenez le cas du cinéma, les frères Lumière se sont inspirés avec intelligence des broches des métiers à tisser des canuts pour mettre au point le mécanisme d'entraînement de la pellicule de leur cinématographe. En revanche, nous disposons aujourd'hui de tellement de données sur les comportements des gens, que si l'on entreprend de corréler la liste des sites visités (voyages sncf.com, votre banque en ligne, etc.), on sait tout de vous. Et si vous avez un comportement criminel aberrant, on le saura aussi.
Bien entendu, je dis cela sous réserve que nous n'ayons pas un jour affaire à une intelligence artificielle supérieure à la notre. Si tel était le cas, ma réponse serait, par définition, idiote. En janvier 2015, Bill Gates, co-fondateur de Microsoft, s'est déclaré « dans le camp de ceux qui sont préoccupés par la super-intelligence [artificielle] ». J'ai peur que ce soit effectivement prévisible.

- Armes de guerre, manipulation génétique, fracture hydraulique, etc. Notre société n’est-elle pas allée plus vite que ce qu’elle sait ou peut maîtriser ?

- Je suis convaincu que non. Il y seulement quelques années, on nous expliquait que, compte tenu de la pénurie du pétrole, l’industrie nucléaire était indispensable ou qu'il faudrait se contenter du vélo. Puis la fracturation hydraulique est apparue et, de nouveau, notre perception du bilan énergétique pétrolier change pour les deux siècles à venir ! Jusqu'à présent, nous étions dans un régime d’inventions relativement lentes sans qu’interviennent des bouleversements continuels de nos modes de vie. Aujourd'hui, nous devons faire face à des adaptations extrêmement rapides qui perturbent notre façon de nous adapter. Dès lors, s'il est un domaine dans lequel nous risquons d'être à la traîne, c'est notre perception de l’homme. Notre humanisme ne correspond plus à nos capacités adaptatives.

- Téléportation, rajeunissement, télépathie : tout comme certains rêves fous d’hier (voler, aller sur la lune, etc.) ont été réalisés, ces fantasmes d’aujourd’hui le seront-ils un jour ?

- Évidemment ! Beaucoup de rêves de l’humanité seront réalisés car nous commençons à en avoir les moyens. Lors de la préparation militaire de ma génération, nous faisions des exercices à balles réelles ; aujourd'hui, la plupart des apprentissages militaires se font dans des simulateurs, au travers de systèmes immersifs de réalité virtuelle. Si l'on prend le sens étymologique de télépathie, « la transmission des sentiments », c’est en partie réalisé par tous les modes de communication instantanés comme Skype, Twitter, Facebook, etc. De même, plus grand monde n’écrit «  je me sens triste ou nostalgique ce matin », chacun envoie des smileys. N’est-ce pas une forme de télépathie ?

- À quoi rêvent aujourd’hui les citoyens des sociétés les plus riches ? D’ailleurs, rêvent-ils toujours?

- Ils ne rêvent pas de la même façon. Ils rêvent que la vie soit confortable et sans risque, que domine le plaisir au détriment de la douleur – parfois aussi d'avoir peur et de ressentir des frissons, mais c’est de l'ordre du fantasme. Nos capacités de manipulation de la réalité sont tellement fortes que nos véritables rêves relèvent du transhumanisme. Quant aux exigences de décroissance et de modération, ce sont aussi des rêves qui ont pour condition une régression démographique.
Nous avons toujours cherché à allonger la durée de la vie. Depuis toujours l’immortalité est perçue comme un paradis situé hors des réalités terrestres. Aujourd’hui, vivre beaucoup plus vieux - voire envisager des formes d’immortalité -, entre dans le domaine du possible mais cela questionne notre nature humaine : que pourrait bien être une vie sans perspective de mort ?

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