vendredi 18 mars 2016


La peur de la liberté (II)



Deuxième partie et fin de la conférence donnée le jeudi 17 mars 2016 à l'Institut du monde arabe à Paris dans le cadre des Jeudis de l'IMA




Je laisse maintenant de côté le versant métaphysique pour aborder nos manières ordinaires de penser et de vivre la liberté.
Car nous continuons à penser la liberté et à croire qu'elle existe même de manière limitée sans nous poser la question métaphysique profonde de son absolue réalité.
J'aborderai ces manières ordinaires de penser et de vivre la liberté de manière empirique descriptive.
Au préalable, je veux signaler une distinction perspicace du philosophe anglais originaire d'Europe centrale Isaiah Berlin, dans un fameux article datant de 1958, intitulé Deux concept de la liberté. Je souligne l'importance de la date de 1958 dans l'histoire européenne: cet article fut écrit en pleine guerre froide, juste deux ans après l'insurrection anti soviétique de 1956 en Hongrie.

Berlin distingue deux sens banals et courants du terme liberté, encore une fois sans qu'on ait à trancher la question métaphysique profonde de l'antinomie kantienne.
- Un sens négatif : « dans quel champ et dans quelle mesure une personne ou un groupe de personnes doit-elle être laissée faire ce qu'elle veut ou peut faire sans interférence d'autrui ? ».
– Un sens positif : « quelle est la source de contrôle qui détermine quelqu'un à faire ou à être une chose plutôt qu'une autre ? ».
Au sens négatif la liberté c'est la liberté sans interférence d'autrui ou de l'extérieur, c'est le contraire de la coercition.
Au sens positif la liberté c'est la capacité de faire, c'est la détermination de soi – mais au juste par quelle part de soi ?
D'un côté donc, la perspective négative de l'oppression, de la coercition, de l'empêchement. De l'autre, celle des sources de la détermination personnelle.
Comment voit, dans cette sorte de raisonnement, on ne se pose pas la question fondamentale ou encore « dernière » de la liberté, mais celle de l'usage de ce que nous vivons comme liberté : restrictions à notre liberté ou déterminations de cette liberté. Avec l'idée que 1) certaines zones de liberté doivent impérativement être préservées si nous voulons être fidèles à notre nature humaine, 2) certaines formes de détermination à l'action sont plus libres que d'autres.
D'un côté donc liberté par rapport à des contraintes. De l'autre préférence pour certaines formes de détermination personnelle.

C'est à la lumière de ces distinctions entre ces deux concepts de la liberté que je veux maintenant aborder le détail empirique des domaines ou encore des champs d'exercice de la liberté – de ses domaines d'exercice ou d'empêchement.
Il va falloir me pardonner maintenant d'être terre à terre. Je vais essayer de passer en effet en revue divers champs de liberté en espérant ne pas en oublier, pour voir ce qui nous importe, en quoi nous pouvons aussi redouter la liberté ou, au contraire, refuser de la sacrifier.

Je commencerai par ce que j'appelle la liberté du corps.
J'entends ici au départ tout simplement la liberté de mouvement physique, la liberté de mouvoir ses membres ou non, depuis les mouvements les plus simples et les plus rudimentaires jusqu'à des mouvements plus larges (avoir le droit de sortir, de se promener, de fréquenter certains lieux) et même en allant jusqu'à la liberté de déplacement géographique.
Ici on aura du mal à justifier une peur de la liberté, bien au contraire.
Aucun animal ne supporte d'être attaché et les petits-enfants pas plus. Les restrictions qu'on apporte alors aux mouvements sont soit justifiés par la crainte du danger (quand on tient un chien en laisse au qu'on le garde muselé, quand on parque un enfant), ou par la sanction (quand on attache quelqu'un, qu'on l'emprisonne, lui met les menottes ou le met aux fers).
Au-delà de ces considérations de base très simples, je note que la liberté de déplacement est considérée aussi comme un bonheur, parfois comme un luxe (tourisme, voyages) et même un droit (migrations) – sous condition de ne pas envahir et de ne pas causer de dégâts.
Il serait trop facile d'insister lourdement sur les implications de cette de cette première réflexion sur la liberté de mouvement, par exemple en ce qui concerne la liberté de mouvement des femmes (interdiction de sortir dans la rue, de conduire, obligation de porter des tenues restreignant les mouvements ou empêchant les mouvements, etc.). À titre de contre-épreuve, je n'insiste pas non plus sur la privation de liberté de mouvement comme peine afflictive lourde (prison).
Première conclusion donc, il est difficile de voir ce qu'il y aurait à redouter de cette liberté corporelle quand elle ne constitue pas un risque pour soi ou pour autrui et quand elle n'empiète pas sur la liberté des autres.

Un second champ de liberté concerne les modes de vie.
J'entends par là les modes de vie, les modes d'alimentation, les manières de se vêtir, les manières de se décorer, les habitudes horaires, les modes d'habitation ou de divertissement, etc., etc.
Ici le conflit possible se situe entre les habitudes et usages « imposés » par le ou les groupes d'appartenance et la liberté individuelle.
De quoi peut-on avoir peur dans ces conditions ? On peut craindre que la liberté individuelle menace et ébranle la solidarité du groupe. La réponse à apporter ne peut pas être catégorique ni générale, mais seulement casuistique : par l'examen au cas par cas des conséquences des comportements « libres » sur la vie et la solidarité du ou des groupes, ou plus bêtement encore du voisinage.
J'insiste sur la casuistique, car on aura affaire dans chaque cas à des problèmes différents requérant une attention différente. J'en donne comme illustration le nudisme, les tatouages, les régimes végétariens ou non, le port du voile, les horaires décalés dans les habitudes de vie.
Je n'élabore pas ces cas qui requièrent chaque fois une analyse détaillée mais je conclus que cette liberté des modes de vie n'a aucune raison d'être par principe redoutée tant qu'elle n'empiète pas sur celle d'autrui et ne détruit pas la collaboration ou ne la déstabilise pas. Je souligne en revanche au passage que la manie « communautaristes » d'étendre à l'extrême les contours de la personne a ici des conséquences paradoxales : d'une part elle favorise des exigences exacerbées en matière de libertés individuelles pour que chacun puisse affirmer les traits de sa personne, tout en rendant de moins en moins possible de les satisfaire pour des raisons de conflit avec les comportements des autres.

J'en viens maintenant à un autre champ, la liberté d'usage du corps.
J'entends par là principalement les usages sexuels du corps.
La sexualité est quelque chose d'éminemment perturbant socialement et en même temps d'indispensable pour la reproduction. Elle réunit plaisir et utilité dans des proportions variables selon l'état des techniques reproductives, selon l'état de développement de la médecine, selon les besoins démographiques.
Disons que pour nous la sexualité devient de moins en moins utile et de plus en plus hédonique. Il s'agit d'un comportement transgressif, comment témoigne le fait que la reproduction soit probablement un des seuls moments où les animaux se mettent en danger. On comprend qu'il y ait une peur de la liberté sexuelle, mais elle ne doit pas être surestimée dans les nouvelles conditions de son « inutilité » croissante.
Des lors ses dangers sont ceux de l'atteinte à autrui (sous forme d'atteintes physiques dans le cas des comportements sexuels aberrants), éventuellement les dangers des atteintes à sa dignité (avec la prostitution), et encore les dangers de la violence que la sexualité peut produire socialement à travers les passions, la jalousie, les séparations. Ma conclusion est en tout cas que les conditions de l'utilité la sexualité ont tellement changé que la peur de la liberté sexuelle doit aujourd'hui être considérablement relativisée.
J'aurais aimé dire quelque chose d'autres usages du corps en matière de drogues, d'alcool, de comportements à risques, mais je n'en ai pas le temps. Mon analyse irait en tout cas dans la même direction que celle que je viens de mener pour la sexualité – avec cependant des restrictions tenant à l'industrialisation de l'offre en matière de drogues, d'alcool et de comportements à risque.

Un quatrième champ d'exercice de la liberté est évidemment celui de la croyance et de la pensée
La croyance et la pensée sont des phénomènes éminemment personnels : c'est moi et moi seul qui crois quelque chose et, de même, c'est moi et moi seul qui pense quelque chose. On ne peut logiquement ni croire ni penser à ma place. Il s'agit en fait d'un point de vue logique et de grammaire. Si on se rappelle déjà ce point, on voit aussitôt qu'il n'y a en principe aucun danger à être libre en ces domaines qui ne concernent que moi -avec le seul risque de délirer tranquillement – ce que nous faisons tous à un moment ou un autre.
Il y a cependant trois craintes à avoir.
– Celle précisément du délire, comme on le voit à la nécessité de restreindre la liberté des personnes délirantes, celles dont les croyances, par exemple les croyances paranoïaques, peuvent mettre en danger autrui ou elles-mêmes.
- La crainte d'une menace pour le groupe ou autrui en fonction des conséquences pratiques de la croyance et de la pensée. J'en donne pour exemple les refus de certains soins médicaux pour les enfants des témoins de Jéhovah, ou le refus de la prise en charge des femmes par des médecins hommes dans le cas des musulmans. Ici encore le danger doit être apprécié en détail et minutieusement, à la manière par exemple dont les critiques de la superstition au XVIIIe siècles pouvaient montrer leurs effets néfastes ou simplement leurs effets ridicules.
- Une troisième crainte tient au besoin de se rassurer de la part du croyant qui veut rejoindre une communauté ou cherche à en constituer une (le prosélytisme). Les simplismes et les délires sont toujours mieux supportés en groupe.
Comme on le voit donc, ce n'est pas la liberté de croyance et de pensée qui doit être redoutée mais ses conséquences, et ces conséquences néfastes ont toujours, ou presque toujours, à voir avec... le conformisme et le prosélytisme qui ne peuvent être combattu… que par la liberté de croire et de penser. Il y a là un cercle assez paradoxal qui va pas, en tout cas, en faveur du refus de la liberté.

J'en viens enfin à un dernier champ de liberté celui que j'appelle de liberté quant à la vie.
Par quoi j'entends la liberté de disposer de soi et de sa vie, notamment par le suicide ou la demande d'euthanasie.
À beaucoup d'égards, cette sorte de liberté peut apparaître très dangereuse puisqu'elle est celle pour l'individu de se supprimer, mais en même temps, il faut rappeler qu'il est caractéristique de l'être humain de pouvoir justement se mettre radicalement en question jusqu'à mourir. Cette liberté est donc éminemment respectable et ce serait même la plus fondamentale et la plus radicale, celle de quitter la vie. Je ne vois pas en quoi on pourrait la juger redoutable, même si elle n'est pas la plus agréable à utiliser.
La seule nuance à apporter concernerait une question : à quel moment et dans quelles conditions le souhait d'exercer cette liberté peut-il être reconnu comme valide et authentique ? En quoi, vous l'aurez compris, on retrouve tout bonnement la question métaphysique de la réalité ou non de la liberté – et la distinction de Berlin : du point de vue du concept négatif de la liberté il n'y a pas de restrictions à apporter à ces choix, mais du point de vue du concept positif de la liberté il faut savoir de qui ce choix est le choix...
Si je voulais maintenant aller au bout de ces analyses, il me faudrait revoir toute ma casuistique du point de vue justement de la distinction de Berlin c'est-à-dire en examinant dans chaque cas quelles sont les limites qui peuvent être apportées et, d'autre part, quelles sont les déterminations qui nous conduisent à vouloir exercer notre liberté.

Comment conclure maintenant ces parcours?

Probablement avec quelques principes concernant le bon usage des libertés.
– Soit on est craintif, mal assurée, perdu, désorientés, et on choisira sur toute la ligne la conformité pieuse, la répétition collective, les usages les coutumes et l'immobilité dans la répétition. Telle est la position du conformiste et à beaucoup d'égards c'est une position tout à fait rassurante.
- Soit on est à l'audacieux et intrépide et on choisit d'aller le plus loin possible dans l'usage de la liberté. Alors on expérimente, on tente, on se singularise, on se met en danger. C'est l'attitude de l'artiste, du fou, du détraqué, du dissident, de l'original, de l'innovateur.
– Soit encore on cherche à équilibrer en fonction des casuistiques qui ont été envisagées avec parfois des arbitrages à faire. Par exemple on adopte un conformisme de vie pour mieux favoriser l'audace de penser. Tel fut le cas de beaucoup de philosophes. On peut, à l'inverse, adopter un conformisme de pensée et se permettre beaucoup d'audaces de vie.

Mais une fois avancées ces trois positions il vient une réflexion finale perturbante : qu'est-ce qui fait que je suis quelqu'un de craintif, ou que je suis quelqu'un d'audacieux, ou que je suis quelqu'un à la recherche d'équilibres? Et suis-je libre de l'être ?

Il nous reste au moins une consolation à l'issue de tout ce parcours : celle de ne pas avoir eu peur de la liberté de réfléchir.


1 commentaire:

  1. La conférence débute en affirmant : «au moins depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, la liberté, même encadrée par la loi, est la valeur suprême en Europe».
    Valeur suprême, est-ce si sûr ?
    Ne peut-on considérer que les hommes ont aussi «pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage”, comme l’écrit Tocqueville.

    Donc le désir d’égalité ne serait-il pas au moins aussi fort, que celui de la liberté, ceci depuis 1792, puis la constitution de l’an I ?
    Sinon comment expliquer - entre autres - le succès durable du communisme théorique (Babeuf, les socialistes utopiques, les marxistes) et pratique (entre au moins 1917 et 1991) ? Comment expliquer l’attachement persistant en France, mais aussi dans d’autres pays notamment scandinaves, envers l’Etat providence - ceci à tort ou à raison, c’est un autre problème ?
    Parce qu’ils ont en effet peur de la liberté, beaucoup de citoyens ne préfèrent-ils pas l’égalité ?

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