vendredi 11 mars 2016

Réponse à une enquête de Télérama sur la désaffection envers la littérature et la "crise" de l'édition 
(faite en mai 2015).

Question: L'écrivain Philip Roth promet au roman le destin de la poésie, en gros une pratique très minoritaire, réservée à quelques happy few. Certains jeunes auteurs disent qu'ils sentent que le roman ne s'adresse plus à leur génération, à leur époque (et se plaignent de vendre 800 exemplaires quand ils vendaient 5000 il y a dix ans).  
Est-ce que vous pensez, vous aussi, que le roman a connu son âge d'or et devient un genre dépassé, concurrencé par d'autres formes artistiques plus en phase avec les attentes du public d'aujourd'hui comme les séries TV ? Mutation profonde ou passage difficile?


Ma réponse.

Il s'agit d'une mutation profonde et pas seulement d'un passage difficile.

Chaque genre littéraire correspond à un mode de réception et à un public particulier. Le roman historique d'aventure à la Dumas, par exemple, correspond au feuilleton de la presse hebdomadaire et à un public semi-populaire, encore cultivé et avec des notions d'histoire. La nouvelle à la Maupassant correspond à un autre type de presse, déjà plus populaire. Le roman au sens des 5 à 600 romans publiés à la saison des prix en France s'adressait à un public encore cultivé, ayant du temps, sans ordinateur, pas accro à la télé. Ce public a disparu ou est en train de disparaître.

D'autre part, nos modes de relation à la culture ont profondément changé.
Le changement est technologique : smartphone, tablettes, liseuses, tv-on demand. 
 Le changement est aussi mental et psychologique : moins de temps, attention réduite, zapping, privilège de l'image sur le mot (vidéos, youtube). La place laissée à la lecture concentrée et attentive est donc réduite et même elle disparaît. Les enfants regardent des vidéos, en font eux-mêmes et ne lisent plus beaucoup.

La nature de la réception esthétique aussi a changé. 
Je suis frappé de voir à quel point le facteur de la qualité d'écriture n'a plus d'importance, ni pour les lecteurs, ni pour les critiques eux-mêmes. La plupart des best sellers (la bouillie des livres politiques, des livres d'histoire à la Gallo ou des romans à la Lévy) sont du remplissage, que ne pratiquait même pas Dumas père qui pourtant tirait souvent à la ligne. La qualité du style ne compte plus. Pas plus que celle de l'intrigue : comme dans les séries télé, c'est d'un convenu accablant. Les tenants de la haute culture sont obligés de constater qu'ils écrivent pour un public qui se raréfie. Cela vaut pour les essais aussi. Effectivement, on va revenir à la situation de la poésie et à des succès à 600 exemplaires.

La raréfaction des lecteurs est donc conditionnée à la fois par les changements des modes de vie et des changements mentaux. Il faudrait en tenir compte en réduisant le nombre des publications, en faisant clairement la part entre littérature pour linéaire de supermarché ou de Relay et littérature exigeante, en inventant probablement des systèmes de publication et de diffusion beaucoup moins chers et hors circuit traditionnel pour cette littérature exigeante - les livres, s'ils n'accèdent pas au tirage de poche, restent beaucoup trop chers, surtout si l'on réfléchit que le salaire médian français est de quelque chose comme 1700 euros par mois! 
La comparaison avec la poésie est pertinente car un recueil de poésie se vendait à 5 ou 600 exemplaires dans les années 1970 et se vend toujours à 5 ou 600 exemplaires aujourd'hui. Il reste pourtant des poètes... 

Note ajoutée en mars 2016. 

Ce qui est paradoxal, c'est que dans le désastre assez général de la situation française, une partie de la littérature exigeante reste vivante et de grande qualité: Houellebecq, Jenni, Claudel, Carrère, sont de grands auteurs et arrivent à trouver un public. Il est vrai qu'à côté, hélas, la mauvaise monnaie prospère, notamment avec tous ces livres de politiciens bâclés, pré-financés et outrageusement promus.

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