mardi 8 mars 2016

Réponses à des questions d'Antoine Perrot sur la peinture aujourd'hui.

*écrit en juillet 2014


1- A quelle peinture avez-vous affaire ou souhaitez-vous avoir affaire ?

- J'ai beau retourner les choses dans tous les sens, les images quand elles sont utilisées dans la peinture actuelle me gênent – alors qu'elles ne me gênent pas quand il y a un programme iconographique comme par le passé. Et puis il y a tellement d'images de toute sorte aujourd'hui que je ne vois pas ce que des images peintes peuvent apporter de plus Je ferais une seule exception : pour les peintres chez lesquels il y a une composante surréaliste forte, mais il faut qu'elle soit très forte.
Ma préférence va donc à la peinture abstraite ; encore faut-il qu'elle échappe aux clichés expressionnistes ou matiéristes.
J'aime donc une peinture abstraite minimaliste dans ses recherches comme dans ses moyens, avec peu de gestes, peu de matière, peu de concepts, encore moins d'emphase. En cela je suis et je reste un enfant de mon temps – les années 1970. J'admire la force de certaines productions – allemandes par exemple – mais je ne m'y retrouve pas en termes de sensibilité.

2 - Vous apparaît-il qu'il existe quelque chose comme un "lieu pictural" qui serait ou ne serait pas celui de l'image?

- Ce lieu est, à mon sens, celui du médium peinture : la planéité colorée. En ce sens, nous sommes condamnés à rester formalistes, mais d'une manière qui ne soit pas académique. C'est-à-dire d'une manière qui ne soit pas régie par une conception simpliste du médium.
La couleur en question peut être celle des pigments, celle d'un matériau plus ou moins léger  ; elle peut être de nature industrielle et même pré-donnée lorsque l'artiste utilise des matériaux "tout prêts". Quant à la surface, elle peut être plane au sens le plus classique, mais ce peut être aussi celle du mur, celle d'enveloppes dans l'espace ; elle peut aussi être faite de matières diverses : toile, papier, tissu de récupération, mosaïque, et même couleurs photographiques. Les tags sont souvent de l'excellente peinture.
S'il y a quelque chose de commun à toutes les peintures, depuis les portraits du Fayoum jusqu'à Ryman, c'est ce couple de la planéité et de la couleur, avec une composante de visualité pure. Ce qui exclut en revanche de la peinture tous les dispositifs ambiantaux et environnementaux, "atmosphériques" où la multisensorialité opère.
La peinture passe fondamentalement par le visuel, même si l'émotion produite par le visuel peut déboucher sur une expérience du regardeur beaucoup plus larges, qui déborde le domaine proprement visuel.

3 - Pouvez-vous donner des exemples où l'utilisation de la peinture comme argument vous a énervé ?

– Je ne suis pas certain de très bien comprendre la question, mais elle touche quelque chose en moi, car effectivement certains discours sur la peinture m'énervent. Je ne supporte pas les discours à tonalité pleurnicharde sur la mort de la peinture, les pauvres peintres condamnés à l'indifférence, sur un art disparu et défunt. C'est un peu comme si l'on disait que la poésie est morte sous prétexte qu'aucun poète ne vend de best-seller  ! Je ne supporte pas non plus le discours comme quoi la peinture serait ringarde et finie. Ce n'est pas parce que la peinture n'a plus le monopole des images qu'elle n'existe plus et ne doit plus exister. Ce qu'il y a plus intéressant et plus important dans la majeure partie des peintures d'images, ce ne sont pas les images elles-mêmes, mais le caractère pictural réussi, l'élément justement non figuratif. La diminution du périmètre d'action de la peinture ne lui enlève pas sa force, mais sa popularité au sens de sa diffusion populaire. Pour le reste, aujourd'hui comme hier, c'est un art pour happy few. Enfin, troisième malaise : je n'aime pas les discours sur la peinture qui jouent sur son affaiblissement comme si c'était une opportunité pour être plus malin. Je vise là ceux qui ironisent sur la situation pour produire à partir de cette ironie. Bref, je n'aime pas les discours du type : la peinture est finie mais, regardez, je suis assez malin pour tirer de cette fin une peinture de la fin.

4 - Y a-t-il des pratiques ou des discours qui, parce qu'ils bousculerait la peinture, vous laissent perplexe ou vous semblent vivifiants ?

– Pour être franc, les discours sur la peinture ne m'impressionnent pas beaucoup. Je préfère que les peintres fassent de la peinture plutôt qu'ils en parlent pour la justifier ou se justifier d'en faire. Là où ça parle, on est dans le conceptuel, chez Dada, chez Duchamp, ou je ne sais qui. Même les propos des peintres sur la peinture sont d'ailleurs souvent anecdotiques ou nettement en deçà de leur production – voyez même Cézanne, voyez même Matisse  ! – ou alors il faut qu'ils soient franchement à côté pour prendre une autre dimension – voyez la poésie de Sam Francis ou, mieux encore, celle d'Agnès Martin  !

5- Pourquoi la peinture se maintient-elle ?


- Parce que c'est la poésie de l'œil et que la poésie aussi se maintient : nous avons besoin de l'une comme de l'autre. Accessoirement, je dirais aussi que la peinture se maintient parce qu'elle est durable, plus durable en tout cas que bien d'autres productions artistiques condamnées à l'éphémère. En fait, je ne suis pas inquiet pour la peinture. Je suis plutôt inquiet que pas mal d'artistes ne croient plus en leur art.

PS J'ai énormément d'estime et d'intérêt pour la peinture de Perrot

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