samedi 12 mars 2016

Réponses à des questions de Camille Saint Jacques pour la revue Beautés

(juin 2014)

– Q. Si l’on s’interroge sur l’origine de l’imagination en art, l’art minimal américain des années soixante vient borner notre réflexion. Lorsque le critique Michael Fried utilise le terme de « structure déductive » pour désigner des œuvres de Frank Stella dont le dessin est déterminé par la forme du châssis, il semble que le courant formaliste soit en passe de se libérer de l’inspiration et que l’œuvre puisse ne plus être sujette à un amont imaginatif du geste pictural.

- R. Pour autant que l'on puisse conjecturer à partir des textes et témoignages des années 1950, il y eut d'abord un malaise puis un rejet affirmé du pathos expressionniste. Il faut dire que dans l'histoire de l'art simplifiée que l'on pratique le plus souvent, avec juste quelques repères " monumentaux ", on passe sous silence le phénomène de vogue qui entoura l'expressionnisme abstrait. Tout le monde ou presque se mit à faire de l'expressionnisme, que ce fût dans les galeries ou dans les écoles d'art : c'était à qui serait le plus gestuel, le plus inconscient, le plus inspiré, le plus alcoolisé, etc. Cette transformation d'un courant en vogue est une constante de l'histoire de l'art, que ce soit à la Renaissance, à l'époque de l'impressionnisme, du cubisme ou plus récemment encore (et aujourd'hui) avec la diffusion de l'installationnisme chic. Il se produit donc tout aussi naturellement un malaise d'abord puis un rejet caractérisé. Que l'on songe seulement au succès en traînée de poudre du caravagisme quand on n'en peut plus du maniérisme à la fin du XVIème siècle. On donne souvent comme point de repère du rejet de l’expressionnisme le dessin effacé à la gomme de de Kooning exposé par Rauschenberg en 1953 (Erased de Kooning Drawing), mais il faut aussi rappeler que Rauschenberg dans sa formation était passé par Paris, l'Art Students League de New York et le Black Mountain College. Le néo-dadaïsme compta autant dans le rejet de l'inspiration et de l'imagination que le minimalisme qui vient plus tard. D'un côté on substitue à l'imagination le hasard et donc une structure aléatoire, et de l'autre le programme ou ce qu'on appelle autrement " une structure déductive ". Cela dit, j'insisterais plutôt sur le rejet à l'époque de l'expressionnisme " vulgarisé " car le formalisme, dont Fried est un défenseur-vestige, se donnait aussi des structures déductives. De toute manière, il faut aussi se poser une question " en arrière " sur la nature de l'imagination invoquée. Car il y a des formes d'imagination bien différentes selon qu'on regarde du côté de l'inconscient (Guston), du côté du gestuel corporel (Pollock pour certaines œuvres seulement), du côté de la rêverie et de la poésie subconscientes (Riopelle, Mitchell ou Francis), du côté de l'inspiration littéraire ou par le motif (Leroy), etc., etc.

- Q. Si l’on compare le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch avec une œuvre Ryman, la différence est moins formelle que dans l’intention. Le premier charge la forme d’une aura métaphysique, alors que le second, refusant tout amont signifiant à l’œuvre, pourrait faire sienne la formule de Stella : « what you see is what you see ».
Selon vous, le minimalisme est-il le moment clé où l’on passe d’une esthétique de la création à une esthétique de la réception ?

- R. Je ne vois pas du tout les choses comme ça.
D'abord les objets eux-même sont très différents et j'aurais même tendance à trouver les tableaux de Ryman plus spirituels que celui de Malevitch qui, il est vrai, a vieilli et ne peut plus être vu dans sa fraîcheur. La comparaison n'a donc plus de sens et le tableau de Malevitch est devenu, qu'on le veuille ou non, une sorte d'icône spiritualisée par son caractère même de relique.
Surtout, je vois - et je crois à juste titre - le minimalisme comme une démarche visant à abolir les distinctions de genre et de médias (la peinture, la sculpture, le design, le décor) et à produire une expérience d'art totale, enveloppante et diffuse, " ambiantale " ou atmosphérique, pour reprendre des termes que j'utilise depuis pas mal de temps. De ce point de vue, le minimalisme est l'héritier de Rothko dont il faut se souvenir qu'il concevait l'appréhension de ses œuvres dans une ambiance créée par leur ensemble, que ce fût lors des présentations dans son atelier ou dans une œuvre totale comme la chapelle de la Menil Foundation à Houston. On oublie aussi (ou ne veut pas savoir) que Rothko a directement influencé Turrell et Irwin, des artistes d'ambiance et d'atmosphère. Le minimalisme entendait très clairement produire des objets " spécifiques " ni sculpture ni peinture et que Judd soit autant un designer qu'un artiste " d'objets d'art " doit sans cesse être rappelé. Vous voyez que je suis bien loin de votre interprétation. Pour l'excuse de cette interprétation commune il y a le fait que Fried passe souvent en France pour le critique compétent en matière de minimalisme alors que c'est un greenbergien attardé qui ne comprend rien au mouvement, qui le déteste et ressasse les vieilles antiennes sur la distinction des médias et dénonce une prétendue " théâtralité " que pour ma part je n'ai jamais perçue - et je ne dois pas être le seul pour peu qu'on se pose sincèrement la question et qu'on réfléchisse au sens des mots : Judd, Andre ou Le Witt théâtraux ? Quelle bonne blague ! A la rigueur vous pourriez le dire de Stella – mais le Stella rigolard qui a viré sa cuti dans les années 1980 et qui n'est plus alors minimaliste du tout mais baroque, exubérant et surtout malin.

- Q. Comment expliquez-vous que le formalisme minimaliste ait été un mouvement relativement éphémère et que peu d’artistes s’en réclament encore ? Cela doit-il nous inciter à repenser son héritage ou bien ne s’agit-il que d’un de ces effets de modes qui entretiennent le marché de l’art ?

- R. Encore une fois, je pense qu'il faut distinguer clairement entre formalisme et minimalisme. Le minimalisme n'est pas un formalisme mais un art des effets fragiles et diffus, des atmosphères, y compris parfois quand il va jusqu'au pathos du sublime comme chez Serra.
D'autre part, je ne pense pas que le minimalisme ait été si éphémère que ça, mais ce n'était pas une démarche doctrinaire, son principal théoricien, remarquable d'intelligence et de subtilité, Judd est mort en 1994 et surtout la dimension poétique du minimalisme pouvait laisser les artistes évoluer dans beaucoup de sens, y compris loin du minimalisme, justement parce que la dimension formelle importait moins que celles de la simplicité, de la légèreté et de la ténuité.
Surtout, je pense que passée une période d'éclipse, le minimalisme a fait retour depuis pas mal de temps chez quelques artistes, sous la forme de recherches du peu ou de la ténuité ou de la fragilité des effets : Francis Alÿs, Ann-Veronica Janssens, Stéphane Bordarier, Antoine Perrot, vous parfois, me semblent suivre cette orientation minimaliste. Je ne serais pas étonné que ce soit une tendance forte à l'avenir à force d'an avoir marre de l'art contemporain pseudo-engagé, étalagiste et complaisant. Après le rococo, vint le néoclassicisme. On peut espérer que le balancier aille de nouveau dans le sens du moins et du poétique.

– Q.  Au fond, peut-on dire que Calvino et les minimalistes sont d’accord sur un point : l’imagination est un fait, une existence sans essence, une porte qui ouvre sur rien, elle pleut sans qu’on puisse rien savoir de son origine : « A rose is a rose is a rose » comme le dit Gertrude Stein ?

- R. Ici encore je ne suis pas d'accord et trouve ces réflexions vieillottes. Il y plusieurs formes d'imagination. Relisons Bachelard, entre autres. Je m'inspirerais pour ma part plutôt du romantisme anglais, de Wordsworth et de Keats.
Wordsworth dans son poème Expostulation et Reply de 1798 (la date n'est pas sans intérêt!) parle de " wise passiveness " pour s'ouvrir à l'expérience :
Nor less I deem that there are powers
Which of themselves our minds impress
That we can feed this mind of ours
In a wise passiveness ".
Et, dans une lettre du 21 décembre 1817, Keats introduisait lui la notion fascinante de " negative capability " en la définissant comme la capacité à " être dans les incertitudes, mystères et doutes sans tentatives irritées pour atteindre fait ou raison " (when a man is capable of being in uncertainties, Mysteries, doubts, without any irritable reaching after fact and reason). Par nos temps de certitudes-multiples-sans-qu'on-croie-à-rien, ce ne serait pas plus mal de méditer ces pensées, en commençant par en prendre connaissance.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire