mardi 18 octobre 2016



L'inaperçu

texte pour le catalogue de l'exposition de Julie Navarro à l'Espace d’art - Les Salaisons hors les murs - 44, rue Bouret 75019 Paris 
Exposition du jeudi 13 octobre au samedi 22 octobre 2016 

Julie Navarro déborde d'énergie, pour elle et pour les autres.

Pour les autres à travers toutes ses activités sociales, culturelles et artistiques où elle cherche chaque fois à mobiliser les capacités créatives de tout un chacun, à commencer par ceux qui ne penseraient même pas à y entrer – personnes âgées, femmes d'origine immigrée, public populaire. Pour elle à travers résidences, photos, performances, sculptures publiques, vidéos – et bien sûr aussi peintures, dessins, broderies et tout ce qu'on appelle aujourd'hui mixed media.

Parcourant les facettes de son travail, j'étais à la recherche d'une clef, ou plutôt d'un indice, de quelque chose qui me permettrait de donner forme à mon admiration pour cette artiste, de saisir sa démarche en lui donnant une unité. Pas une unité rigide d'où tout découle comme une démonstration, plutôt une unité intuitive, sentie, au travail dans chacune de ses activités.

Au fur et à mesure que défilaient les images, que je regardais les vidéos, j'ai eu l'impression que beaucoup chez Julie Navarro tourne autour d'un thème subtil – l'inaperçu - qui revient sous bien des formes et occasions, implicitement ou explicitement.
Implicitement ou explicitement, je mesure déjà le paradoxe à dire qu'il y a de l'inaperçu explicite. Et pourtant !

Implicitement ou à demi voilé, il y a de l'inaperçu d'abord dans les peintures et dessins de Julie Navarro quand ils évoquent une forme ou partent d'une forme, que ce soit un animal, un meuble, une maison, un jardin, un nuage, pour tourner ensuite à l'abstraction et à l'expression.
L'inaperçu est déjà plus visible dans ses broderies qui suivent rapidement un trait dessiné, qui évoquent un visage, un geste, un membre, une chevelure et créent un équilibre instable et ambigu entre le support déjà marqué et ce qui y est inscrit par l'artiste.

Cet inaperçu est encore plus étrangement présent dans ce que Julie Navarro appelle ses sculptures sociales. Et une fois qu'on a compris ce qui se passe, il devient impossible de ne pas le voir. Car ce que j'ai qualifié d'activités " sociales, culturelles et artistiques " quand Julie Navarro fait participer des groupes humains a priori éloignés de l'art à des danses, des chants, à des performances, ce sont en fait à ses yeux des " sculptures sociales " : elle produit à travers eux des moments artistiques auxquels tous participent et auxquels ils font participer les spectateurs. On connaît les sculptures vivantes d'Erwin Wurm qui se fait photographier dans des postures quotidiennes plus ou moins incongrues (enfiler un vêtement, le quitter). Ici on a affaire à des Wurm de groupe et ces sculptures temporaires sont " inaperçues " et pourtant fortement vécues et ressenties.

Il y a enfin chez Julie Navarro de l'inaperçu ouvertement et explicitement perçu, travaillé. Ce sont ce qu'elle appelle effectivement dans les années récentes ses" Inaperçus ", des œuvres légères, fragiles, toutes en transparence, où passent à travers quasiment rien des émotions fragiles, des désirs légers ou qui au moins doivent paraître tels. J'aime particulièrement la série des Roses poudre, si discrets et si rayonnants de sensualité.

Dans le fatras de ce qu'on appelle l'art contemporain, tout est possible et la production de Julie Navarro n'échappe pas à cette profusion – elle en profite même. Ce qui maintenant fait la différence entre les œuvres fortes et celles qui le sont moins ou pas du tout, c'est la charge poétique, ce " je ne sais quoi " subtil qui nous retient au delà de la curiosité.
L'inaperçu est le lieu presque introuvable de cette force poétique. Julie Navarro nous y fait entrer et séjourner.


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