mardi 18 octobre 2016


Philosopher, est-ce bâtir un système ou faire des enquêtes ?

Entretien de Yves Michaud avec Philippe Garnier pour le numéro 100 de Philosophie Magazine


En philosophie, qu’appelle-t-on un système, qu’appelle-t-on une enquête ?

Un système est un ensemble cohérent de concepts et de représentations qui doit, du moins en principe, embrasser la totalité du réel. Il faut qu’il soit exhaustif et cohérent, sans contradictions internes. Bien sûr, selon les époques, ce qu’on appelle « le réel » implique une part plus ou moins grande de sensible et de suprasensible, de données scientifiques et sociales. Quant à l’enquête, c’est un examen destiné à établir en détail la composition d’une chose, d’une dimension du réel ou d’une situation de la vie humaine.

Les enquêtes ne sont-elle pas destinées à finir sous forme de système ?

Une enquête peut rejoindre un système si elle se propose l’ensemble des dimensions de la vie humaine. Hume a écrit deux livres qui s’appellent Enquête sur l’entendement humain et Enquête sur les principes de la morale. À elles deux, ces deux enquêtes embrassent une grande partie du réel. Mais chez Hume, les enquêtes ne se fondent pas dans un système, elles se substituent plutôt au système que le philosophe a tenté de construire dans son Traité de la nature humaine et qu’il considère comme non réalisable. Pour ma part, j’ai suivi le même itinéraire que Hume. Je suis parti, comme tous les philosophes de ma génération, sur l’idée d’un système qui pouvait avoir nom marxisme, existentialisme, heideggerianisme, etc… et constatant l’impossibilité du système, je me suis tourné vers l’enquête, puis vers l’essai, comme Hume.

Pourquoi avez-vous renoncé aux systèmes ?

Il y a un moment où l’on se rend compte que le système est une illusion. Longtemps j’ai cherché, à la suite de Kant et notamment dans mon domaine qui était la théorie des sciences, à valider mon argumentation par un « argument transcendantal ». Il s’agissait de penser d’une manière à la fois nécessaire et vraie sur tel ou tel domaine du savoir. Par exemple, une théorie physique est considérée comme une représentation vraie tant que c’est la seule façon de rendre compte de l’ordre des choses observables. Or, je me suis rendu compte qu’aucun de ces schèmes conceptuels n’était valable de façon absolue, ni dans le domaine des sciences de la nature, ni dans le domaine des sciences humaines. Ce sont tous, à un certain degré, des bricolages qui permettent de rendre compte à un moment donné d’une certaine observation sur le réel.

La crise contemporaine de l’idée de système en philosophie est-elle liée à l’impossibilité de bâtir un système scientifique ?

Les théories physiques utilisent l’instrument mathématique pour fonder de nouveaux schèmes conceptuels, par exemple la théorie des cordes ou la théorie quantique, qui sont appelés à être complétés, infirmés, et abandonnés… Les schèmes conceptuels sont des systèmes éphémères de représentation de la réalité. Cela vaut aussi pour les sciences humaines : la « culture » est un schème conceptuel, la conception démocratique de la politique est un schème conceptuel… Quand on quitte la sphère unique du capitalisme que décrit Marx et qu’on a affaire à un capitalisme mondialisé, toujours plus composite et plus hybride, sa description en système devient très hasardeuse. En art, vous avez des schèmes conceptuels cubiste, perpspectiviste, dadaïste, etc… jusqu’à la « modernité », qui est un schème conceptuel. Tous ces schèmes sont des constructions multiples, contemporaines ou a posteriori.
Quant aux systèmes philosophiques contemporains, comme le système de l’interaction comunicationnelle d’Habermas, ils tendent à reposer sur des postulats de départ de plus en plus exclusifs, des postulats de non-conflictualité, de non-violence, qui rétrécissent volontairement le champ du réel. Aujourd’hui, une construction systématique est obligée d’abandonner une trop grande part du réel pour sauver sa systématicité.
En revanche, une enquête aiguë et lucide des paradigmes locaux nous apporte beaucoup, y compris en termes de possibilités d’action.

L’enquête est-elle censée déboucher avant tout sur l’action ?

La question qui déclenche l’enquête nous semble urgente, parce qu’il y a une difficulté à résoudre dans le champ où nous vivons, où nous agissons. Par exemple, la question de la liberté dans les champ des sciences neurologiques est une question d’une actualité urgente. De même, je vais beaucoup dans les pays musulmans pour parler de la liberté dans des cultures imprégnées de théocratie. La tâche du philosophe, c’est d’abord de clarifier une situation à travers l’enquête. Après, c’est à chacun de faire ses choix. Pour moi, dans l’héritage des Lumières, si on pense juste, on doit agir juste, même si les passions interviennent. L’action découle d’une clarification.

Concrètement une enquête, c'est quoi ?

Deux exemples.
L'art à l'état gazeux, de 2003, part tout bêtement d'une approche ethnographique du monde de l'art : visite des galeries, des biennales, des centres d'art. Je repère un certain nombre de traits qui vont dans le sens d'une évolution vers des expériences esthétiques immersives. Je suis, par exemple, frappé de constater que les jeunes artistes ne se tournent plus vers le compagnonnage des poètes mais des Djs, que l'engagement politique est faible et ritualisé, que les installations prolifèrent. A partir de là, je revisite la théorie esthétique postmoderne pour voir ce qu'elle en reflète ou non. C'est en ce point que l'analyse conceptuelle relaie l'enquête empirique.
De manière analogue, Ibiza mon amour est une enquête en bonne et due forme sur le plaisir aujourd'hui : historique, sociologique, ethnographique, avec des aspects d'observation participative (je vais dans les boîtes de nuit ou les zones bizarres, y compris les plus destroy). Je la double d'une documentation exhaustive sur l'île et son évolution. Je peux me vanter d'avoir lu toute la littérature sur la question, les romans qui se passent à Ibiza, les archives – les journaux ont 4 ou 5 pages avant l'époque contemporaine -. Et puis je développe mes analyses sur l'industrialisation du plaisir et les bulles d'excès et de régression. Toutes ces démarches prennent du temps. C'est pour cette raison que je publie à intervalles réguliers mais assez longs. Ibiza m'a pris 5 ou 6 ans de maturation et la suite de L'art à l'état gazeux sur le concept de l'esthétique immersive ou encore " ambiantale " est en chantier depuis dix ans....

L’enquêteur n’a-t-il pas une relation avec la vérité différente de celle du bâtisseur de système ?

Il y a traditionnellement deux conceptions de la vérité : la vérité-correspondance et la vérité-cohérence. Or, il me semble qu’on n'a jamais de contact avec la réalité autrement que sous une forme conceptuelle falsifiable, mais on arrive toujours à bricoler un schème conceptuel de façon à le rendre cohérent. Pour une enquête, ce qui compte avant tout c’est qu’elle soit aussi descriptive et détaillée que possible. Il est important aussi de pouvoir recommencer à partir d’un autre schème conceptuel. Par exemple, pour le monde physique, le décrire tel que nous le voyons, et tel que vu par un poulpe! En politique, décrire le monde vu par un ayatollah et le décrire vu par un libertin. À ce compte-là, l’enquête est authentiquement sceptique, elle est dans la pure recherche.

Faut-il admettre un infini des perspectives possibles ?

Bien sûr. Hume l’avait vu : l’identité personnelle est une fiction que nous-mêmes, nos proches ou nos biographes construisons. Je ne suis qu’une histoire que l’on raconte et qu’un jour on cessera sans doute de raconter. Le concept de sujet peut très bien se dissoudre. Historiquement, il y a eu des époques sans «sujet» au sens moderne. Quant à la philosophie, elle est un effort de description de la réalité avec des schèmes conceptuels extrêmement variés.

Le travail du philosophe revient-il à une perpétuelle cartographie des limites ?

Oui, c’est une leçon d’humilité et de finitude. Se libérer du système est une liberté. J’y retrouve la tradition du scepticisme de combat, celui de Socrate et de Nietzsche. Et plutôt que de prétendre à un système, il me paraît plus essentiel de revendiquer un « style » de philosophe enquêteur.

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