mardi 18 octobre 2016

Sur La Cause du peuple, le livre de Patrick Buisson 

Ce livre mérite d'être lu pour trois raisons.

D'abord parce qu'il éclaire la personnalité de Nicolas Sarkozy.
Ensuite parce qu'il nous livre une analyse de la situation française du point de vue d'une tradition de pensée politique de droite trop oubliée au profit d'une idéologie "de gauche" devenue paradoxalement d'autant plus présente qu'elle devenait plus floue et moins capable de rendre compte de quoi que ce soit.
Enfin parce que le succès de certaines des analyses menées à partir de cette vision montre aussi clairement leurs limites – du côté de tout ce qui cherche le salut dans l'identité nationale et les traditions.

Pour ce qui est de Sarkozy, Buisson, scribe scrupuleux, confirme en pire tout ce dont nous nous doutons depuis longtemps. En un sens, il ne nous apprend rien de nouveau exceptés quelques verbatim savoureux, mais il est toujours agréable de pouvoir se dire que l'individu est bien tel qu'il apparaît et qu'il a peu de chance de changer en dépit de ses proclamations répétées de gamin piteux.
On a reproché au "traître Buisson" d'avoir enregistré à son insu le petit Richelieu dont il se voulait le père Joseph. Remarquons d'abord que nul ne fit ce procès en traîtrise à Jacques Attali quand il publiait ses épais Verbatim des années Miterrand qui ne tombaient certainement pas des souvenirs d'une fabuleuse mémoire. Après tout, il y a belle lurette que les chefs d'Etat s'enregistrent ou sont enregistrés – qu'on se souvienne de Nixon il y a déjà fort longtemps. Cela dit, le fait même que Buisson ait pu benoîtement enregistrer avec son Iphone tous ces entretiens en dit long sur la pétaudière de la présidence de la République française et son amateurisme, un amateurisme largement prolongé et perfectionné depuis par Hollande-le-normal. Sous nos yeux, une marionnette encore plus caricaturale que celle des émissions satiriques s'agite, ricane, menace, insulte, charme, commente, en se conduisant sans s'en rendre compte comme un des comiques à la Bigard ou Clavier qu'il affectionne, avec au passage des apparitions d'une Carla Bruni-Madame Sans-Gêne ou Madone des sleepings venant mettre son grain de sel ou plutôt de poudre dans les débats sur le sort du monde.
De même que les confidences de Madame Trierweiler, feue la favorite, ont heureusement complété – avant qu'il ne le fasse lui-même en se couchant sur les divans d'une cohorte de journalistes ragoteurs - les soupçons que l'on pouvait se faire sur l'incroyable narcissisme calculateur et un peu bécasson de François Hollande, Buisson nous confirme dans l'idée que lui-même formule comme justification de son entreprise: qu'il faudrait surtout ne jamais reconduire à un poste de responsabilité ce Sarkozy colérique, instable, méchant, pleutre comme tous les petits roquets qui jappent, avide d'argent et de people et dont la seule qualité semble bien une énergie dépensée en pure perte: "tout le temps où il avait été au pouvoir, Nicolas Sarkozy n'avait jamais eu pour conviction que son intérêt instantané et, son intérêt changeant, il n'avait cessé de changer d'idées en y mettant toute l'énergie de ses insincérités successives".
Apparemment, hormis quelques bourgeoises en mal de coqs, la majorité des électeurs a compris. Reste à savoir si ce lapin Duracell ne trouvera pas le moyen  de continuer à pourrir la vie politique française même après une énième défaite avant de devenir gâteux comme Chirac et, pourquoi pas, aimé comme lui au bénéfice du gâtisme.

Le second intérêt du livre de Buisson est de faire redécouvrir une tradition de pensée trop oubliée, celle de cette droite catholique, où Buisson fait voisiner Léon Bloy, Claudel, Maurras mais aussi Peguy et Bernanos.
Cette pensée souvent fulminante et imprécatrice se nourrit de la croyance en une France de toujours enracinée dans le catholicisme et se réclame d'une théorie politique médiévale du souverain dépositaire d'une charge au service de tous – et pourquoi pas le vicaire de Dieu? Elle dénonce en un style flamboyant l'argent qui corrompt, les bourgeois bêtes et immondes, l'irréligion qui laisse l'homme à sa solitude et à sa finitude, le cosmopolitisme qui détruit les repères, le spectacle méprisable de la vanité humaine déguisée en projet politique. Buisson hybride ces conceptions nostalgiques, dont le ton est souvent "de gauche" quand elles parlent des pauvres, avec des analyses empruntées à des penseurs habituellement classés à gauche (pas toujours à juste titre d'ailleurs) qui dénoncent pareillement argent, égoïsme, politique spectacle et laisser-aller post-68, qu'il s'agisse de Michéa, de Julliard, de Lasch, de Muray, de Bouvet ou des situationnistes.
Cette hybridation passe plutôt bien quand il s'agit de décrire des maux et d'étaler des regrets: l'instituteur de la 3ème République va avec la France des petits villages, des processions, des contes de fée et des clochers. C'est ainsi que des vieilleries reprennent des couleurs à la mode et rendent possible cette fameuse "triangulation" qui fait qu'un candidat de droite se retrouve défendre des idées prises à la gauche (ou l'inverse), cite fièrement Jaurès ou Gramsci dans une invocation à Jeanne d'Arc ou Mazarin. Sauf que, dans le détail, quand on en vient aux applications, les retraites spirituelles se font en yacht de milliardaire, les riches voient leurs impôts allégés et une belle brochette de tyrans corrompus est invitée au défilé du 14 juillet. Buisson a beaucoup d'idées sur l'histoire et l'immigration, sur la mondialisation et l'argent, mais il ne dit rien ou presque sur l'impôt, sur l'éducation ou la santé.

Le problème est patent: si un populisme de droite permet de bâtir une stratégie électorale pour faire élire un olibrius comme Sarkozy, de même qu'un populisme de gauche permet la même chose pour faire élire un capitaine de pédalo comme Hollande, quand il s'agit de gouverner, les idées vagues restent désespérément vagues – et inopérantes.
On était pourtant averti: Chirac, le "modèle" de ses deux immédiats successeurs, a gagné l'élection présidentielle de 1995 sur l'air de la fracture sociale mais visiblement il n'avait ni l'intention de la réduire ni les remèdes pour le faire. Sarkozy, lui, n'a que l'intitulé d'un ministère (l'identité nationale et l'immigration) pour réaliser son programme... Du papier à en-tête, même de la République, ça ne mène pas loin.
Car si l'identité nationale en question a pu exister à l'époque où les populations étaient sédentaires et, plus encore, avant les aventures coloniales qui nous ont, bon gré mal gré, laissé en héritage les facilités et le fardeau de l'immigration, elle n'est plus et ne peut plus être aujourd'hui qu'un rêve  ou une fiction. Quand il y a cinq millions de musulmans en France et dix à douze millions de français d'origine immigrée, on ne revient ni à la Gaule, ni à Jeanne d'Arc, ni au siècle de Louis XIV et pas plus à Napoléon.

Le dépit de Buisson vient d'avoir été, croit-il, abusé par un politicien opportuniste qui délaissa ses conseils pour écouter les susurrements mondains de Carlita. Telle est la complainte, pas nouvelle, du conseiller qui a payé de sa personne pour n'être finalement pas écouté.
Et si au delà de l'élection, il n'y avait justement plus rien à écouter?
On peut en effet dire à la décharge de Sarkozy (pour une fois!) que les conseils de Buisson pour gagner l'élection ne comportaient pas de service après-vente sérieux.
Au fond, le théoricien Buisson n'est pas à la hauteur du sondeur Buisson.
Ce dernier diagnostique à coups de sondages qualitatifs quotidiens la situation de la France parcourue de multiples fractures, les plaintes d'un peuple appauvri et abandonné, victime de la mondialisation et de l'arrogance de l'oligarchie de pouvoir, mais il n'a à lui offrir que le hochet d'une identité perdue.
Si bien qu'on finit par se dire que cette pensée de droite est soit impuissante, soit malhonnête, voire les deux.
Impuissante et honnête, elle finit comme Péguy par aller se faire tuer au champ de bataille: c'est héroïque mais au moins on ne voit pas la suite. Impuissante mais lucide, elle facture des sondages et dirige une chaîne de télévision, un peu comme les Chrétiens à la de Villiers qui donnent des leçons d'une morale qu'ils se gardent bien de pratiquer et laissent les femmes marcher devant.
Au fond, tout bien réfléchi, Buisson aura quand même réalisé ses rêves: en passant à la caisse et en programmant des séries télévisées.

Dernière chose: le livre est souvent bien écrit, plein de formules heureuses et mordantes, mais la concision qui en aurait fait un excellent livre fait défaut. A trop prouver, on se répète et la complaisance envers soi est vite visible. Ça s'appelle "combler le vide". Dans un numéro spécial de Critique consacré justement à ce thème, j'avais démoli les pensées de ce qu'on appelait alors "la nouvelle droite". Jean Piel qui dirigeait alors la revue m'avait refusé le titre "à l'Occident rien de nouveau". Ai-je mal vieilli ou sont-ce eux qui n'ont pas changé?
Toujours est-il que Buisson ne tient pas les attentes qu'on pouvait avoir: décidément, rien de vraiment nouveau.
Sauf la télé et les enquêtes qualitatives.
Et, s'il vous plaît, laissez Péguy tranquille: je ne crois pas qu'il aurait conseillé Sarkozy, lui.


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