samedi 12 novembre 2016

A propos de Laetitia de Jablonka, prix Médicis 2016

Le livre Laetitia de Jablonka, qui a obtenu le prix Médicis, n'appartient à aucun genre bien précis.
Disons que c'est mix: un peu de journalisme, un peu de reportage de fait divers, un peu d'autofiction, un peu de policier, un peu d'essai sociologique, un peu d'histoire, - un mélange d'Aubenas, de Carrère, de Ernaux et de Farge.
La construction du récit est élégante, alternant chapitres de mise en perspective sociale, culturelle et politique et chapitres zoomant sur les stations du chemin de croix de Laetitia Perrais aux mains de Tony Meilhon son tortionnaire qui la dragua, la viola, la tua puis la démembra (pardonnez du peu)..
Pour ne rien arranger, Laetitia Perrais fut élevée avec sa soeur Jessica dans une famille d'accueil dont le chef exerçait sur certaines des adolescentes accueillies des agressions sexuelles...
Le livre de Jablonka est poignant, parfois insupportable dans sa partie personnelle - mais assez bien pensant dans sa partie "théorique/réflexive" socio-culturelle et politique.
Jablonka, professeur d'histoire à l'université, présente son livre comme le manifeste d'une forme d'histoire-reconstruction du fait divers. Ayant écrit par le passé quelques romans, il affirme être passé dans ce livre du "non-écrire du vrai" (le travail de l'historien) et de "l'écrire du non-vrai" (le travail du romancier) à l'écriture du vrai.
Sa thèse sous-jacente mais lourdement présente est que le fait divers est en profondeur révélateur du fonctionnement social.
Ce ne m'a pas semblé évident, tant la plupart des analyses "profondes" de Jablonka sont banales et semblent tout droit sorties d'une tribune lambda de Libération.
Cette sorte de littérature me semble, à l'inverse, surtout intéressante pour ce qu'elle dit...de ceux qui l'écrivent - les malaises de l'historien face à la vérité, ses difficultés avec le storytelling et les biais idéologiques dont il prend conscience, et finalement le statut social de commentateur dedans/dehors et dessus/dessous.
On avait déjà ce sentiment face au narcissisme d'Emmanuel Carrère.
En fait Jablonka éclaire moins le fait divers du meurtre atroce de Laetitia Perrais par Tony Meilhon que les problématiques conditions de survie de l'historien contemporain face à la narration et au recyclage des matériaux narratifs.
Heureusement l'archéologie aérienne, la palynologie et les analyses ADN rendront de plus en plus secondaires ces problèmes de narratologie - tout comme les analyses de la police scientifique ont conduit Meilhon sous les verrous sans qu'on en sache plus sur les ratiocinations de cet assassin... en dépit des efforts de compréhension de Jablonka.

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