mercredi 16 novembre 2016

Formes de l'invisibilité. 


Texte paru dans Le 1, numéro 128 du 2 novembre 2016 intitulé "Salauds de pauvres".

Laurent Greilsamer m'avait fait la gentillesse de me demander un "texte de philosophie" sur la pauvreté.
J'en étais bien embêté car je trouvais quelque chose d'indécent à "ratiociner" sur la pauvreté, soit à la manière scolaire-Enthoven (Poros, Penia, le Banquet, etc.) soit à la manière larmoyante compassionnelle style "les exclus" ou "l'accès à l'universel" version Marx-Christ-théologie du dénuement.
J'ai choisi de juste décrire des formes de pauvreté à partir de quelques expériences.
Ce que j'écris des Roms pouvait choquer mais dans le même numéro du 1, Patrick Declerck, qui a fait l'expérience du SDF pour de bon, était encore plus sévère que moi...
J'avais été impressionné aussi par l'histoire que m'avait contée un guide de haute montagne qui avait vécu deux ans dans sa voiture suite à son divorce et à  la perte de son logement. Il ajoutait que pour lui c'était assez facile car il avait l'habitude de bivouaquer...


C'était en 1987, à Bombay. Dans l'hôtel très local où je résidais, j'assistai un jour, ébahi, au traitement des immondices dans la cour intérieure. Quatre hommes passèrent la journée entière à faire le tri des déchets en bavardant : les plastiques, le fer-blanc, les papiers et tissus, les déchets organiques – il n'y avait pas de verre. Le soir tout était net. C'était la pauvreté et sa débrouille. Des photographes ont fait depuis toute une carrière esthétique sur ces enfants des pays pauvres qui fouillent les montagnes d'immondices.
Lors du même séjour, au cours d'une déambulation sur le front de mer, pas loin du quartier d'affaires opulent, je vis une scène qui me hantera jusqu'à ma mort: une femme, âgée mais sans âge, totalement, absolument nue, sous un voile blanc transparent – l'image même du dénuement. Pas l'image de la pauvreté mais du dénuement. Avec rien, sans bagage, pas même une écuelle pour mendier - juste une main recroquevillée sur rien. 

Après un tel commencement, il y a quelque chose d'indécent à réfléchir sur la pauvreté. Décrire vaut parfois mieux que faire semblant d'analyser. 
Nos "pauvres" à nous sont différents – et pour une fois, on aura du mal à pousser la complainte "d'un monde que nous avons perdu".
Il y a les pauvres organisés – qui ont leur poste de travail et leurs horaires fixes, dont les revenus sont relevés à heures fixes aussi par des chefs ou cheffes, qui remballent le soir leurs affaires pour rejoindre je ne sais quel campement. Il faut oser dire qu'une grande partie de la pauvreté Rom est minutieusement et brutalement organisée et contrôlée par des mafias.
Il y a les isolés qui font la manche dans le métro ou les lieux publics avec des discours stéréotypés appris dans je ne sais quelle académie à la Dickens pour SDF-quêteurs. Seuls les plus originaux et les plus maladroits s'en tirent en suscitant admiration pour la performance ou pitié pour le ratage.
Des migrants, je n'en ai pas vus dans le quartier chic où j'habite, sauf sous la forme des mêmes Roms se rebaptisant soudain en "famille syrienne réfugiée" (avec écriteau ad hoc).
Les pauvres, je les croise encore sous la forme proprette et déléguée de ces étudiants sympathiques et roses qui le samedi à la porte du supermarché, habillés de t-shirt à slogans humanitaires (la dernière fois, c'était "tous différents, tous ensemble" - bien trouvé monsieur le communicant!) vous tendent des listes de produits à acheter "pour leurs pauvres". Business, business charité, charité business.
Dans une société obsédée par l'argent, il y a encore les pauvres ruinés, ceux qui ont eu de l'argent et n'en ont plus ou plus beaucoup – ces chanteurs, acteurs, sportifs, vedettes de téléréalité, escrocs, qui ont manqué leur reconversion, qui n'ont pas su gérer leur fortune d'un jour –. On n'oubliera pas Tapie le "ruiné de chez ruiné" – ...une formule typique du monde du luxe.
Restent les pauvres à peine visibles. On se surprend à les trouver au détour d'un couloir de métro ou d'une rue, vieillards encore bien mis, jeunes femmes au regard vide parce que gêné ou ailleurs, qui ne devraient pas être là et qui se cachent autant qu'ils se montrent aux endroits incongrus où ils se postent. Ils nous rappellent soudain l'immense partie immergée de l'iceberg pauvreté: ces retraitées (car ce sont surtout des femmes) qui touchent 400 euros par mois, ces membres d'un couple divorcé qui se retrouvent à dormir dans une voiture, une roulotte ou dans les gares. Vraiment invisibles et qui résignés ne demandent plus rien. 

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