lundi 21 novembre 2016

Les rêveries de Bernex et leur profondeur.


Texte publié à l'occasion de l'exposition d'Olivier Bernex au Musée Granet à Aix-en-Provence, du 19 novembre 2016 au 19 février 2017
ci-dessus: Première et septième rêveries (200cmx200cm)

Les peintures récentes d'Olivier Bernex sont intéressantes à plusieurs titres.

Au premier abord, pour l’œil innocent, ce sont d'abord de grandes peintures expressionnistes et tourmentées, très colorées, faites à gestes vifs et parfois rageurs. On y voit des visages mais aussi des objets, des personnages, des fragments de nature, des fleurs et des fruits, le tout étant néanmoins noyé, englouti mais aussi unifié et intégré dans le tourbillon pictural. On sent bien que se mêlent dans des proportions qui d'abord nous échappent impressions de la nature, idées et rêveries de l'artiste, voire cauchemars, obsessions et émotions. Beaucoup de choses se fondent dans une sorte de maelstrom, sans que les peintures basculent ni du côté de la nature ni du côté de l'intériorité. Le dehors et le dedans se mélangent de manière inextricable et pourtant ajustée avec beaucoup d'art.

Ceux qui connaissent un peu l’œuvre de Bernex savent que c'est là son style, balançant sans cesse entre le motif et l'expressivité personnelle, entre les choses et la sensibilité, entre la poésie colorée et une sorte de fureur "fauve" qui ne doit pas surprendre dans la tradition marseillaise provençale à laquelle il fait honneur, notamment celle du merveilleux Seyssaud.

L’œil devient moins innocent quand les travaux qui accompagnent ces grands formats suggèrent une histoire bien plus compliquée que celle d'une expression.
Il y a en effet d'évidence tout un travail d'études préparatoires, qui se précise au fur et à mesure que l'on passe des esquisses préparatoires au détail des dessins, fusains et pastels réalisés sur le motif, croquis fougueux, inspirés mais aussi attentifs et observateurs, où Bernex s'attache à saisir tout à la fois ce qu'il voit, ce qu'il ressent, ce qui l'émeut et ce à quoi la nature le fait songer.

L'ordre se renverse alors et l'on se rend compte que ce qui paraissait au départ des peintures spontanées est en fait réfléchi, composé, construit à partir de ces matériaux de départ qui, eux, sont spontanés et immédiats. Des moments de vision, de sensation et d'émotion ont été construits en un grand tableau.

Les choses vont se compliquer encore (et c'est bien pourquoi ces peintures sont si riches et intéressantes) quand on lit que la série de ces peintures s'intitule "Rêveries du Garlaban".
Car il y a là une double référence sur laquelle on doit s'arrêter.

Il est fait référence à des promenades régulières du peintre dans le massif du Garlaban, au dessus de Marseille et d'Aubagne, mais aussi aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau qui datent de la fin du XVIIIème siècle, quelques années avant le début de la Révolution française, écrites entre 1776 et 1778, juste avant que l'écrivain ne meure.

Arrêtons-nous sur chacune de ces références car elles disent beaucoup.

Le massif du Garlaban est une montagne en forme de bloc de calcaire qui se dresse au dessus de Marseille et d'Aubagne, dont le sommet – le Garlaban précisément – s'élève à plus de 700 mètres. C'est un massif encore préservé mais entouré des faubourgs et banlieues proliférantes et distendues de Marseille, avec autour un paysage résidentiel mité, sans que pour autant et même au contraire la sauvagerie du massif disparaisse. Elle n'en prend même que plus de force. Le Garlaban, c'est surtout la beauté provençale et marseillaise, éclatante et rude, mais aussi magique et mystérieuse. Comme il en est d'ailleurs des deux autres massifs fameux et proches, celui de la Sainte Baume et celui de la Sainte Victoire. Le citadin peut tout à coup s'y dépayser, s'y perdre ou du moins perdre la ville, ses rythmes et ses bruits, pour accéder à une atmosphère sauvage, presque magique et sacrée. Bernex, qui n'habite pas loin de ce massif, est un habitué de ces ressourcements et ses notes préparatoires nous disent ses sensations, ses émotions, ses rêveries et même ses cauchemars.
Rêveries, parlons-en justement à propos de la seconde référence, celle à Rousseau.
Les Rêveries du promeneur solitaire sont la dernière œuvre de Rousseau, inachevée et publiée après sa mort. Elles constituent une étape marquante et majeure de la naissance de la sensibilité romantique, avec ses tourments, ses communions avec la nature, ses emportements d'imagination.
Je n'en rappelle que l'ouverture pour que l'on mesure bien l'étrangeté et la force du geste littéraire :
"Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. (…) Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ?".
Et quelques pages plus loin, Rousseau le persécuté et le solitaire poursuit :
"Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais. Je n'ai plus en ce monde ni prochains ni semblables ni frères. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère où je serais tombé de celle que j'habitais".
Et donc :
"Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ôter".
Dans cette disposition d'esprit, Rousseau va suivre le courant de ses rêveries pour tenter de saisir son âme :
"je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système".
Rousseau va ensuite nous livrer une série de dix "promenades".

C'est exactement ce qu'entreprend ici Bernex avec sa série de tableaux, en suivant précisément les étapes de la démarche de Rousseau et en en rajoutant de son cru.
Bernex cherche ainsi à retrouver ses émotions, ses emportements, les sensations, les émotions engrangées au cours de ses promenades.
A la manière de Rousseau, il n'en fait pas un système mais reconstruit chaque fois, en chaque expérience, une rêverie autour d'une thématique, dont on voit aisément, selon les tableaux, qu'elle va de l'étrangeté à la crainte, du désir aux ténèbres, du paysage extérieur presque serein au paysage intérieur agité ou angoissé, du bonheur entrevu à la mort anticipée, de la communion avec la nature à la peur de s'y perdre, de l'ordre du monde à son chaos.


Je ne poursuivrai pas cette exégèse car elle ferait entrer dans la psychologie profonde de l'artiste et ce n'est pas mon rôle puisque je parle seulement de l'artiste et de son art.Je livre quand même un fil conducteur, même avec quelques doutes : un certain Raymond Bernex a donné une édition commentée...des Rêveries du promeneur solitaire...

Je voulais juste mettre en évidence l'intensité et la densité dont ces peintures sont chargées et donner quelques suggestions sur les raisons pour lesquelles elles nous touchent et à notre tour nous font entrer dans la rêverie.


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