dimanche 13 novembre 2016


Texte paru le 13 novembre 2016 pour introduire le recueil de photographies de Touhami Ennadre, Paris, 13 novembre, cette nuit

La beauté quand même

Des photographies dans un livre de photographies.
Du noir et des lumières, du noir lui-même toujours nuancé et quelques poignées ou brassées de lumières – lumières de bougies, de lumignons, de lampions, qui viennent de la profondeur, qui émergent du noir sans contraste et sans violence, comme des plantes sous la neige qui fond.
Les sujets ? On reconnaît évidemment ces autels et monuments modestes que les hommes construisent pour exprimer leur douleur quand quelque chose de grave est arrivé, ces gestes simples dont ils se réconfortent. Pour les avoir vues dans les journaux, sur les écrans de télévision, on reconnaît sans mal des scènes d'après-attentat, après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris.
On sent, sans réfléchir, qu'il s'est passé quelque chose de grave et que ce quelque chose de grave n'est pas d'ordre individuel, qu'il dépasse les individus, les enveloppe et les réunit dans le malheur – j'avais écrit " la tragédie " mais le mot est trop théâtral. Ce n'est pas la scène encore sanglante et dévastée d'après la tuerie. Ce n'est pas la mise en scène raide de la cérémonie d'hommage. C'est ce moment entre les deux où on se rejoint, se réconforte, se serre et partage sa peine. La panique et le choc se sont estompés. restent la stupeur, l'incompréhension, le chagrin – et l'humanité nue.

La photographie, au sens de l'ensemble de la production photographique, au sens de " la photographe en soi ", a une charge d'émotion très forte, souvent bouleversante. Au point que c'est devenu le registre majeur sur lequel elle joue - comme on le voit avec le photo-journalisme : la photographie c'est de l'émotion.
Mais il y a émotion et émotion.
Le caractère hyper-émotionnel de l'image photographique, on a d'abord cru l'expliquer par sa nature d'empreinte : elle figerait et saisirait le réel dans ce qu'il a de plus fugace, de plus caché, de moins visible et de plus incandescent. On connaît la phrase de Walter Benjamin : " le réel a brûlé le caractère d'image ".
Cette idée, qui semble si évidente, a longtemps paralysé la réflexion. Il semblait qu'il n'y eût rien à faire : juste avoir l’œil et saisir, capter, attraper – la vie, le plaisir, l'ombre d'une pensée, la douleur et le chagrin, la peur, la mort
On sait pourtant- et on le sait depuis la naissance de la photographie en tout cas chez ceux qui la pratiquent -, que la prétendue surface passive n'existe pas : il faut l'intervention du photographe pour choisir et cadrer ses " sujets ", les attraper ou les faire attendre, ensuite et plus encore pour travailler les résultats au développement et au tirage (que ce soit lui qui opère ou d'autres qui le font pour lui).
Encore toutes ces remarques sont-elles d'ores et déjà vieillies. D'autres acteurs que le photographe interviennent - avec d'autant plus de force qu'ils ne sont pas là : les ingénieurs qui mettent au point les appareils et les pellicules, et maintenant les appareils numériques ultra-perfectionnés, et les développeurs qui créent les logiciels de travail de l'image" embarqués " aujourd'hui dans la moindre camera.
Une photographie, c'est le résultat du processus qui permet de la produire – aujourd'hui plus que jamais. C'est pourquoi j'ai toujours aimé la brutalité si subtile de la phrase de Garry Winogrand: la photographie montre à quoi ressemblent les choses lorsqu'elles sont photographiées...

Ce détour, je le fais pour dire sans avoir l'air de jeter tout à trac un paradoxe faussement provocant que Touhami Ennadre est à des années-lumières de la problématique classique de la photographie, qu'il est un photographe qui ne fait pas des photographies ou plutôt qu'il est un artiste tout court dans le médium de la photographie.
Touhami Ennadre sait et sent tout ça depuis son enfance – sans l'avoir cherché. Pour lui, faire une photographie, c'est y passer des heures et des heures, depuis la quête obsédante de l'image jusqu'au travail du développement et du tirage – c'est s'engager dans un processus aussi long que celui de la production d'une peinture ou d'un texte. Dans ce processus entre même le bricolage de son propre appareil - un appareil sans viseur puisque pour lui " un appareil photo n'est pas un fusil à lunette "
Pour autant, la spécificité de sa démarche, avec sa complexité assumée, ne neutralise en rien l'émotion, au contraire. Il n'y a rien de moins formaliste que ces photographies de Ennadre.

C'est ce que je veux approfondir en essayant d'expliciter ce que je, ce que nous sentons tous en face d'elles.

L'émotion ne vient pas ici du reportage sur des scènes poignantes. Ce n'est pas un reportage sur le chagrin. Rien de poignant. Au contraire ce qui nous pénètre tout de suite, c'est le calme et surtout le silence de ces images – comme dans un film muet. Comme si on avait enlevé les bruits qui distrairaient. Et pourtant la photographie est par nature muette. Ici elle a quelque chose en plus : elle est silencieuse.
L'émotion ne vient pas non plus de la forme d'expression. Ce serait pourtant facile car la situation se prête à la grandiloquence, à la mise en scène expressive. À coups d'éclairages contrastés, par exemple. Mais justement, ce serait le comble de l'insensibilité, pire, le comble de la grossièreté.
Alors quoi ? De toutes les phrases prononcées sur la démarche de Ennadre, l'une m'a particulièrement fait réfléchir : " Il va si près du sujet qu'il lui ôte de sa contextualisation "
Oui, c'est bien ça – ici comme dans toute l’œuvre de Ennadre.
Attention au malentendu qui pointerait : Ennadre n'est pas pour autant dans la facilité du gros-plan.Il se débrouille (comment ? C'est son affaire durant les longues heures du travail) pour isoler dans le noir (avec ses gradations de noir de fumée, de suie et de fusain) des foyers fragiles de lueurs. Pas de gros plan insistant (" Voyez ! Mais voyez donc! "), mais des îlots de lumière donnant de la présence, une intense présence, à un geste, à des flammes vacillantes, à une étreinte, à un visage, à des silhouettes – à quelque chose qui est d'infime mais fortement présent. Il y a une sorte de monumentalité du fragile qui baigne ces photos.
La disparition du contexte concentre inévitablement l'émotion sur ce presque rien.
Tout en découle : silence, recueillement, concentration, communion, méditation, respect.
Car la force immense de ces photographies est de ne jamais nous faire entrer dans la représentation, ni dans la signification. Seule règne l'émotion, si parfaitement détachée de l'objet qu'elle en est pure. Elle ne va même pas jusqu'à la métaphysique – ce qui vient après l'objet - : elle reste comme expérience.

Là où il n'y a pas de mots, pas de significations, pas de références, pas de sens, pas même d'esthétique, il reste cette beauté pleine et qui nous point.

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