vendredi 10 mars 2017

Réponses à cinq questions de Michel Guerrin (Le Monde) lors du débat " L’État peut-il encore avoir une ambition culturelle ? " le jeudi 9 mars 2017 de 10h à 11h30 au Forum des images à Paris dans le cadre de la journée de réflexion de la SCAM (société civile des auteurs multimédia) " Nouvelle présidence, nouvelles ambitions culturelles "



- 1 La culture en retrait. Seulement une question de moyens ?

La culture n'est pas au cœur de l'actuelle campagne électorale.
On remarquera d'abord que ce n'est pas trop étonnant au sein d'une campagne inexistante à ce jour.
Cela dit, il y a des années que la culture n'est plus une question centrale – au moins depuis 1995. Après les années Mitterrand-Lang où une politique ambitieuse a bénéficié du dynamisme culturel français des années 1960 et 1970 et a surfé sur ce dynamisme, la culture est devenue juste une question de moyens et de mesures catégorielles. Or avant de se poser la question des moyens, il faudrait avoir des fins.
De ce point de vue, le slogan du 1% du budget consacré ou non à la Culture est une absurdité aussi sacrée qu'une vache sacrée. Que veut dire en effet 1% du budget si ce budget est réduit ? Qu'est-ce que ça veut dire s'il augmente ?
Ce qui manque, c'est une analyse de la situation culturelle actuelle. Je ne suis pas énarque ni féru de chiffres mais cette situation culturelle depuis une dizaine d'années peut être résumée en 6 chiffres – pas un de plus - que personne ne conteste. Le ministère de la culture dispose pour son budget propre de 3 milliards d'euros. L'audiovisuel public dispose, lui, de 4 milliards d'euros – ce qui veut dire que Mme Ernotte a plus de moyens financiers que Mme Azoulay. Les collectivités locales, régions, agglomérations, villes dépensent 7 milliards d'euros pour la culture. Quant aux ménages, ils consacrent 70 milliards aux dépenses culturelles dont 30 pour le hardware ou les " tuyaux " (tel, internet, écrans, ordinateurs, etc.) et 40 pour les contenus. Cela veut dire que la culture " vivante " – quel que soit le jugement de valeur qu'on porte sur elle – ne coïncide plus avec la culture " culturelle ". On en connaît les manifestations : l'image et la vidéo priment sur le texte, la culture s'est touristicisée, les arts " hauts " intéressent moins que les " arts de divertissement ", l'attention a fait place au zapping et à l'immersion, etc. etc. .


- 2 L’État doit-il revoir ses missions : revoir son périmètre d'intervention, revoir l'équilibre entre ce que fait l’État et ce que font les collectivités locales, rationaliser son offre, créer de nouvelles missions ?

Je pense que oui l’État doit revoir profondément ses domaines d'action. A commencer par l'audiovisuel : même si ce n'est ni facile à dire et encore moins facile à faire ici devant des membres de la SCAM (j'en suis un moi-même), il faut réduire drastiquement les dépenses de l'audiovisuel public et donc son champ. Est-il normal que la bouillasse de France 2 entre en concurrence avec celle de TF1 ? A quoi sert France 3 ? A quoi servent le Mouv et Radio Bleu ? S'il faut garder une audiovisuel culturel et d'information, le reste doit être réduit. Et cela fait autant d'argent à réinvestir à terme ailleurs. Il faut savoir réaffecter dépenses et crédits.
Pour ce qui est de l'existant (grands établissements, patrimoine, culture d'élite), la question n'est pas de les abandonner mais de revoir leur action. Il faut être conscient qu'aujourd'hui la conservation du patrimoine n'est en rien désintéressée mais étroitement liée aux objectifs du tourisme et donc à la politique que l'on veut suivre en ce domaine. Quant aux grands établissements, il faudrait souvent, leur donner une nouvelle vie ou revenir à leur concept initial. La BNF, de même que toutes les médiathèques et bibliothèques, doit faire face actuellement à la désertion du lectorat pour cause de progrès des consultations numériques. Il faut revitaliser.D'autres établissements, comme le centre Pompidou qui a été transformé en mouroir académique, doivent revenir à leur vocation initiale. Il faut arrêter aussi de " jouer à la marchande " en voulant imiter les établissements commerciaux qui font ça mieux que le service public


- 3 Faut-il encore accentuer la politique de l'offre en construisant de nouveaux équipements culturels ?

Les seuls grands projets des derniers quinquennats et septennat ont concerné des monuments présidentiels à implantation presque exclusivement parisienne. Pour de multiples raisons, ces temps sont passés – au moins provisoirement. Il ne faut ni accentuer ni supprimer une politique de l'offre qui est de toute manière là sous forme d'institutions existantes, mais il faut aussi accepter sans état d'âme de jouer la carte de la culture d'élite là où c'est nécessaire, y compris en promouvant un " élitisme de masse " comme à la Philharmonie. J'ajoute qu'il faut regarder du côté de la décentralisation ou, mieux, de la déconcentration de l'offre. Un premier pas, même fort modeste, a été fait avec la Philharmonie, qu'on a eu l'audace de construire en bordure de périphérique et à portée des banlieues nord...

- 4 Faut-il changer de curseur et imaginer une politique culturelle axée sur la demande.

Je refuse catégoriquement une politique de l'offre de nature commerciale. Le projet macronique de viatique culturel de 500 euros pour les jeunes me paraît à cet égard absurde : faut-il vraiment financer les industries du manga, du streaming ou du jeu vidéo qui se portent très bien toutes seules ?

-5 Les piste pour une politique de la demande

En revanche, il y a une demande authentiquement respectable, qui n'est pas forcément exprimée par les individus pris dans le consumérisme et l'hédonisme, mais dont c'est le rôle des politiques et des acteurs culturels de l'identifier et de la mettre en musique, c'est ce que j'appelle la demande sociale et la demande politique. Au lieu de demande, il vaudrait mieux en fait parler de besoin. Malraux, Pompidou, Lang, chacun à sa manière, l'ont bien comprise et perçue.
A mon sens il y a deux demandes sociales et une de nature politique qui doivent être impérativement au cœur du projet du ministère.
D'abord la demande de culture à l'école, que ce soit culture, théâtre, arts plastiques, musiques. C'est un levier fondamentale de civilisation, de formation de la sensibilité et de formation civique. On en parle depuis 1985 (Chirac toujours lui, grand diseux et non faiseux) et rien n'avance ou à peine. Qu'est-ce que ça veut dire une heure d'arts plastiques au collège ? Qu'est-ce que ça veut dire étudier Molière en classe de français au lieu de le jouer ? Cela dit, c'est plus facile à dire qu'à faire parce qu'on touche là au monopole de l’Éducation nationale, à ses routines caporalistes, à ses lobbies – et notamment à l'hypertrophie des horaires et programmes..
Ensuite il y a la demande sociale de culture de proximité. Elle est plus que jamais indispensable à satisfaire. Et pas sous la forme d'une culture boboisée et notabilisée style Palais de Tokyo. Les maisons de la culture étaient faites pour répondre à cette demande. Il faut y revenir sous une forme nouvelle, comme on le voit au 104 à Paris ou au Lieu unique à Nantes. Ici encore les enjeux sont de civilisation, de sensibilisation – et de citoyenneté.
Enfin il y a la demande politique de francophonie. On croit encore en France que la francophonie, c'est pour le " prestige " et le " rayonnement ". Or la francophonie, c'est de la politique, c'est aussi un instrument politique. Notre présence réelle ou virtuelle au Maghreb est pitoyable face aux torrents de propagande saoudienne ou émirati, la langue française régresse partout, les USA pompent sans vergogne les jeunes diplômés africains, y compris quand c'est nous qui les avons formés. Il faut avoir le réalisme de comprendre, comme les Américains l'ont fait avec leur industrie cinématographique, que la culture c'est aussi et c'est même d'abord de la politique. Et ici encore il faut basculer les ressources qui sont gâchées dans l'audiovisuel public ou aller chercher de l'argent du côté du business florissant des fournisseurs de " tuyaux " - 30 milliards de rente pour les vendeurs de quincaillerie culturelle. Je suis plutôt contre l'impôt mais là il faut taxer, remettre à l'honneur l'octroi et le péage...

Question subsidiaire : quelles seraient vos trois priorités culturelles si vous étiez président de la République ?

En pleine irresponsabilité, je dirais :
- dégager toutes les après-midi à l'école et au collège pour les activités culturelles (arts, musique, théâtre, travaux manuels, sport, danse, etc.) ;
- entrer dans un processus fort et résolu de décroissance de l'audiovisuel public pour cesser la gabegie des séries françaises et des productions idiotes ;
- last but not the least, réformer le code pénal pour introduire à la place des peines de prison et de " travaux d'intérêt général ", dont personne ne sait ce que ça veut dire ni comment on les exécute, des peines de " travaux d'intérêt culturel ". Selon la gravité des délits (je ne dis pas des crimes), on serait condamné à lire La princesse de Clèves, Au bonheur des dames, La Chartreuse de Parme, Les Misérables et, pour les cas les plus graves, A la recherche du temps perdu et le condamné sortirait quand il serait capable de résumer l'affaire et de montrer qu'il a compris. Je suis certain que sortiraient, très vite, de nos prisons des êtres transfigurés.

Participaient au débat
Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France, Karine Berger, députée socialiste des Hautes-Alpes, Jean-Paul Cluzel, inspecteur général des Finances honoraire et Yves Michaud. Jean-Jacques Aillagon s'était fait excuser.

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