mercredi 26 avril 2017




Bis repetita

J'avais écrit le 23 avril 2002 le texte qui suit, qui fut publié par le Monde le 25 avril. Je pourrais le réécrire - il suffirait de remplacer Chirac par Hollande - mais à quoi bon?
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Refonder quoi ? Toute notre politique
ou Le fanfaron de la Corrèze et la bête du Gévaudan
Face au séisme politique du 21 avril, on en appelle de tous côtés à un front anti-fasciste contre Monsieur Le Pen. Le souci honorable de faire barrage au fascisme ne doit pas faire perdre de vue le sens profond de la situation politique.
Monsieur Jacques Chirac a inlassablement, puissamment et efficacement contribué à la démolition de la candidature de Lionel Jospin tout au long des cinq années de la cohabitation et tout particulièrement à partir du pilonnage d’artillerie de la fameuse interview du 14 juillet 2001. Si le sentiment de culpabilité et d’injustice des socialistes est en partie justifié (il y a eu de lourdes erreurs de leur part, notamment en matière d’insécurité), c’est quand même et surtout monsieur Chirac qui a finalement obtenu ce qu’il voulait et provoqué le séisme qu’on connaît. Il serait risible, si ce n’était scandaleux et honteux, que ce politicien opportuniste et cynique, à convictions variables au seul service de son ambition politique, qui a fait le lit de Monsieur Le Pen, apparaisse du jour au lendemain comme le seul rempart contre l’extrême droite et qu’il vienne réclamer l’union sacrée de ceux qu’il a écartés de la compétition politique par tous les moyens. Quand la plus haute autorité de l’Etat répète urbi et orbi durant des mois et des mois que le gouvernement ne fait rien et qu’il fait tout mal, quand il propose sans vergogne tout et n’importe quoi en un programme de bateleur de foire, cette Autorité est mal venue à venir ensuite demander l’union de tous les Républicains au nom de l’Unité nationale et du Salut public. Connaissant le personnage, on peut aussi être certain qu’il se servira de résultats présidentiels plébiscitaires pour chercher une victoire législative écrasante à travers une Union présidentielle dont il a déjà annoncé les contours.
Il ne faudrait pas que la menace de Monsieur Le Pen dissimule le fait que Monsieur Chirac, en vertu d’une tactique politique éprouvée, a fait cette fois-ci ce qu’il a toujours fait et réussi depuis 1974 : jouer le jeu du 3eme homme pour faire avancer ses intérêts. En 1974, Chaban-Delmas en fit les frais, en 1981 Giscard d’Estaing, en 1988 Barre, en 1995 Balladur et maintenant en 2002 Jospin. D’un point de vue négatif, c’est efficace et bien joué, même si cela n’a permis à cet habile tacticien de ne gouverner que trois fois deux ans sans jamais parvenir à faire quoi que ce soit ou presque – il est vrai que ses promesses n’engagent que ceux à qui il les fait.
Le hic, cette fois, est qu’il se retrouve face à Monsieur Le Pen. Alors il appelle à l’aide, invoque la vertu et mobilise les démocrates.
Il me semble qu’autant d’habileté mérite son salaire. Que Monsieur Chirac se débrouille avec les forces de son camp et avec ses idées pour barrer la route à Monsieur Le Pen. Le démagogue a trouvé plus démagogue que lui ? Qu’il montre maintenant de quoi il est capable. Il sera intéressant de regarder celui qui dénonçait en 1978 le « parti de l’étranger » des pro-européens dans l’appel de Cochin (on a les Londres qu’on peut) contrer maintenant l’anti-européen fanatique qu’est Monsieur Le Pen et l’agitateur frénétique du spectre de l’insécurité s’opposer au radicalisme sécuritaire du même personnage. Si la situation n’était grave, on sourirait à ce rebondissement où tel est pris qui croyait prendre.
On m’objectera que la situation est dangereuse et qu’il faut tout faire pour que les fascistes ne passent pas.
Il me semble que la crainte que Monsieur Le Pen fasse un score trop haut n’est pas une raison de faire activement élire monsieur Chirac.
D’une part, il est douteux que Monsieur Le Pen, même en cas d’abstention des forces de gauche, l’emporte. Le premier tour pourrait bien avoir engendré une rude gueule de bois chez certains électeurs qui se sont défoulés et n’ont pas forcément voulu ce qu’ils ont finalement causé.
D’autre part et surtout, la situation est plus grave encore qu’elle ne semble. Il n’y a pas seulement 20% de votants qui ont voté pour Monsieur Le Pen. 30% des électeurs se sont abstenus et plus de 10% des votants ont voté pour des idées qui, à gauche, jouent le même rôle que celles de Monsieur Le Pen à droite. Il est patent en outre qu’une fraction importante de l’électorat de Monsieur Le Pen appartient aux couches populaires, traditionnellement de gauche, les plus mal loties, en situation précaire et d’insécurité. Le problème est donc plus profond et plus général que celui d’un vote contre Monsieur Le Pen. Pour des hommes de gauche lucides, il va falloir reconstruire depuis la base la démocratie dans un pays fortement inégalitaire, raciste, qui n’a jamais pensé ni réglé son passé colonial (d’où nous viennent donc les immigrés ?), qui a été abêti par la démagogie, à commencer par celle de Monsieur Chirac. Ce n’est pas un front anti-fasciste dégoulinant de bonnes intentions et de culpabilité qui réglera le problème : cela ne fera que l’anesthésier en donnant à Monsieur Chirac une occasion de plus de ne rien faire tout en prétendant que tout le monde a pris sa part de son échec. Puisque Monsieur Chirac a dénoncé l’insécurité, l’excès de sécurité de la fonction publique, les inégalités, l’égalitarisme, la bureaucratie et le libéralisme, toutes choses et son contraire, qu’il fasse preuve de ses qualités d’homme d’Etat. A force de crier au loup, parfois il vient, même borgne et vieilli. Laissons le fanfaron de la Corrèze tuer sa bête du Gévaudan. Après tout, il n’est pas pour rien dans cette pitoyable histoire.
Quant à la gauche de gouvernement, il lui reste à tout reprendre en s’adressant aux vrais problèmes qui ont nom inégalité, pauvreté, insécurité et racisme dans un pays où opèrent maintenant cinq clivages qui ne recoupent plus ceux de la lutte des classes mais dont les recouvrements contribuent au séisme que nous vivons : le clivage entre jeunes et vieux, celui entre riches et pauvres, celui entre personnes à statuts garantis et personnes à situation précaire, celui entre personnes en sécurité et personnes en insécurité, celui entre Français de souche et Français immigrés. Pour s’y retrouver et élaborer des solutions et des programmes convaincants, il y a du travail pour une législature au moins. Il faut savoir aller jusqu’au bout d’une crise pour apprendre à en sortir. Voter Chirac ne ferait que maquiller le problème. Qu’il se débrouille notre grand démagogue !"

2 commentaires:

  1. Il y a tout de même une grande différence entre "Macron n'aura, à l'évidence, pas besoin de ma voix pour l'emporter" et ce que vous dites dans ce texte : "il est douteux que Le Pen, même en cas d’abstention des forces de gauche, l’emporte". Je n'ai pas compris si vous étiez ou non disposé à courir ce risque ou si pour vous ce risque n'existait pas.

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  2. je vous réponds rapidement. Je suis absolument certain que MLP ne gagnera pas l'élection. En revanche, je juge très souhaitable que Macron ne se retrouve pas élu avec un score qui le dynamise pour les législatives. Macron aura réussi un hold up hollandais et des oligarchies les plus traditionnelles. Pour moi un pacte républicain est un pacte en bonne et due forme. L'ironie du sort est que ce pacte aura été signé entre Dupont-Aignan et MLP. Moi, je ne suis pas assez trouillard pour me jeter dans les bras du permie escroc venu par peur du loup. Un résultat 58-42 ou même 56-44 serait parfait et très parlant. J'étais là en 2002 et avec 82% des voix, Chirc a empoché la victoire, n'a fait aucune concession à quiconque - et a réussi à ne rien foutre pendant 5 ans (rappelez vous le CPE et autres conneries).

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