lundi 24 avril 2017



Situation des artistes et de l'art à l'heure d'aujourd'hui

texte de la conférence donnée le 20 avril 2017 à l'Institut supérieur des Beaux Arts de Tunis

Les conduites d'artistique, essentielles à la nature humaine, se manifestent de manière différente selon les groupes et les situations historiques. Identifier quelque chose comme de l'art et comme comportement artistique suppose de disposer des concepts nécessaires mais il nous est difficile de ne pas projeter nos propres concepts, avec leur relativité.

Une illustration passionnante de cette situation fut donnée par la " découverte " très progressive au long du XIXeme siècle des " arts primitifs ".
Le concept académique et romantique de l'Artiste avec un A majuscule rendait impossible la reconnaissance d'un " art primitif " et l'on ne consentait à y voir au mieux qu'un " art décoratif des sauvages ".
Il fallut la conjonction du darwinisme (avec la reconnaissance de l'universalité des conduites esthétiques, y compris chez les animaux), des réflexions sur la dignité des Arts décoratifs (Morris), de la redécouverte de l'artisan - artiste (Ruskin), des analyses du style (Semper), pour que les arts primitifs soient admis au titre d'arts tout court. Et cette reconnaissance causa en retour le renouvellement des productions artistiques européennes s'ouvrant à la modernité.

Ces remarques introductives doivent permettre d'aborder plus réflexivement la question de l'artiste aujourd'hui et des métiers des arts visuels dans la situation contemporaine.

Cette situation contemporaine peut être définie schématiquement en quelques traits sur lesquels je m'attarderai un minimum de manière pour ne pas redire des choses bien connues.

1) C'est une situation mondialisée. Il ne faut cependant pas se payer de mots : la plupart des hommes et des activités restent localisés, mais hommes, matériaux, idées, images, monnaies circulent.

2) C'est une situation en gros de marché : il y a une demande d'art et une offre d'art. Je mets cependant en garde contre une approche exclusivement en termes capitalistiques : le grand méchant marché mondialisé est en partie une fiction. Il y a en réalité une pluralité de " marchés " : un marché " occidental ", mais aussi un marché chinois, un marché arabe émirati, un marché sud américain, un marché africain. Il y aussi des marchés locaux, parfois des marchés populaires pour un type d'art à forte valeur identitaire. Le marché où se font les grandes performances multimillionnaires est seulement un secteur du marché occidental - européen - américain. Le marché chinois le talonne et le dépassera très vite. Ces marchés sont bien sûrs financiers, mais ils ont leurs particularités de goût, d'information et de ressources. Ce qui se vend sur le marché des émirats Arabes n'est pas ce qui se vend sur le marché chinois ou indonésien.

3) C'est une situation de communication. La communication produit de l'échange, de l'information, mais aussi du malentendu, de la rumeur, des fausses nouvelles, des mythes, et, plus encore, de la saturation.

4) C'est une situation de mixage. Il était à la mode il y a peu de parler de « métissage ». Le métissage implique mélange pour donner " autre chose ". En fait, les choses ne se mélangent pas autant qu'on croit mais il y a du pêle-mêle et du chaos. Il vaudrait mieux parler de collage et de mixage en pensant à la manière dont on mixe et remixe la musique électro.

Je me suis volontairement borné à ce qui tient aux conditions technologiques, parce qu'elles me semblent produire une situation absolument inédite pour les activités. Les facteurs politiques, religieux, sociaux ont aussi une très grande importance, mais ils opèrent à travers ces dimensions technologiques.

J'en viens maintenant aux diverses composantes du concept d'artiste en les croisant avec les dimensions de la situation contemporaine.
Un artiste, c'est tout à la fois un créateur, un artisan, un producteur et un magicien, pas forcément dans la même proportion mais ces " profils " interviennent toujours pour partie.

La figure romantique du « créateur » est connue. Son héros, c'est Van Gogh, le « suicidé de la société » selon l'expression d'Antonin Artaud..
L'artiste est seul, incompris, mélancolique, guetté par le délire et la folie. Il trouve un peu de réconfort dans la reconnaissance et le soutien de quelques amis fidèles. Les œuvres dont la création fait son tourment et sa folie et qui ne trouvaient pas preneur deviennent après sa mort des sources de spéculations insensées.
Le XIXeme siècle est rempli de ces destinées réelles ou imaginaires. La mythologie du Paris des années 1930 à Montparnasse et des années 1950 à New York a repris ces clichés en les modernisant. C'est la pauvreté de Modigliani, la folie de Soutine, le suicide de Gorky, l'alcoolisme et la violence de Pollock.
En même temps, cette marginalité n'est pas complètement négative. Car le créateur est aussi un prophète, celui qui annonce de manière intempestive ce qui est à venir, ou bien qui ressent plus profondément les choses.
Sa sensibilité exceptionnelle, son génie et sa marginalité placent donc le créateur à l'avant-garde dans la marche du genre humain vers l'avenir et le progrès. Dans son Nouveau christianisme en 1825, le comte de Saint-Simon disait : " les artistes, les hommes à l'imagination, ouvriront la marche, ils proclameront l'avenir de l'espèce humaine ".
Quand les utopies sociales échouent, il vient l'idée que l'art n'a d'autre finalité que lui-même. Telle est la position des partisans de l'art pour l'art à commencer par Baudelaire. L'aventure créatrice va être cantonnée au monde des formes et de l'esthétique.
Une grande part de l'histoire de l'art des cent dernières années aura consisté dans les va-et-vient entre les positions de l'art pour l'art et les positions de l'art engagé.

Aujourd'hui, le créateur connaît une crise d'identité  : peintre, sculpteur, installateur, mixeur, producteur d'événements et de chocs sensibles, il ne sait plus trop au juste qui il est, ni ce qu'il doit faire, ni comment se faire entendre.
Le créateur du XIXème et du XXème siècles avait ses médiateurs à lui : autres artistes, galeristes et surtout critiques souvent écrivains et poètes.
Aujourd'hui, le milieu artistique est à la fois compétitif et indifférent : on cherche en vain quelles polémiques récentes ont agité le monde de l'art. Aucune. Le galeriste connaisseur initiant ses collectionneurs a été remplacé par des galeristes d'affaires qui savent monter des événements, développer des succursales là où il faut être. Quant au critique-critique, il a en partie disparu, il est remplacé par des agents, des conseillers de grands collectionneurs et des organisateurs d'événements, ce qu'on appelle des curators.
Par une étrange ironie, les termes de création et de créateur sont devenus courants dans d'autres domaines : un créateur, c'est aujourd’hui un directeur artistique dans l'industrie du luxe, c'est un designer, c'est parfois même un entrepreneur innovant.

Venons-en à une autre dimension du concept d'artiste, celui de l'artisanat.
C'est un des ingrédients les plus anciens, les plus immémoriaux et les plus répandus.
Tout travail artistique requiert la maîtrise d'une ou plusieurs techniques  : peindre c'est enduire, teindre, tresser, tisser, agrafer, maculer, diluer. Sculpter, c'est tailler, souder, couler, enlever et ajouter. Dessiner, c'est dessiner, mais aussi inciser, graver, découper.
Le métier s'apprend auprès des maîtres qui vous transmettent des techniques, des tours de main et des secrets. L'apprentissage se fait dans un atelier, avec des compagnons et selon des étapes et des rites. Le groupe des artisans protège ses membres, valide les apprentissages, règle les conflits et gère la profession.
Les corporations n'existent plus. Elles ont été remplacées par les associations professionnelles et les syndicats.
En revanche, un art demande toujours un métier, même quand c'est dans un domaine multimédia où on utilise des techniques et des technologies nouvelles. C'est vrai de ceux qui font des installations et même des artistes conceptuels qui travaillent comme des artisans de la pensée. Même les œuvres en apparence les plus brutes ou les plus naïves demandent une habileté de nature artisanale.
Ce qui mène au thème essentiel de la virtuosité. Il faut savoir faire les choses parfaitement et surtout mieux que les autres, en étant le maître incontesté de la technique. D'où un élément de compétition toujours présent dans l'art du passé comme d'aujourd'hui. C'est à qui réalisera le tour de force le plus étonnant. La virtuosité peut aller jusqu'au diabolique. C'est pourquoi aussi l'artisan est, dans toutes les sociétés, le dépositaire d'un pouvoir magique, bénéfique et dangereux à la fois.
Ces traits ont pour beaucoup disparus du monde de l'art contemporain - ou bien ils ont pris un visage différent. La virtuosité s'exerce dans tous les domaines, qu'il s'agisse des médiums traditionnels, des nouveaux médiums ou des pratiques conceptuelles. Une tendance forte est cependant vers la perfection technologique, l'usinage impeccable, la production mécanique et en série, y compris à l'aide d'assistants nombreux ou d'opérateurs qui réalisent ce que l'artiste a conçu et planifié. Ce qui compte, c'est moins la réalisation que la conception d'un projet qui pourra être réalisé par ailleurs par les commanditaires.
De manière très intéressante, l'affaiblissement des genres ouvre la porte à une revalorisation des " arts inférieurs ", des arts appliqués : céramique, verre, arts du feu, tapisserie, vannerie. C'est à mon sens une des chances à saisir pour les artistes partout : ils peuvent entrer directement avec des pratiques dites " traditionnelles " dans le monde de l'Art tout court. L'évolution est marquée dans les foires d'art contemporain qui font de plus en plus place aux arts décoratifs et au design d'environnement.

On comprend mieux maintenant pourquoi un autre trait a pris une grande importance dans ce concept de l'artiste, celui du producteur et de l'entrepreneur.

L'idée de production est celle d'une fabrication en série à partir d'un modèle qui va être reproduit. Les objets produits seront identiques ou peu différents.
La demande d’œuvres d'art a par le passé déjà été souvent assez importante pour donner naissance à une activité d'entrepreneur. Les ateliers de céramique grecs étaient des usines. Les statues des cathédrales sortaient d'usines de taille, même artisanale. Les ateliers des grands artistes de la Renaissance employaient des centaines d'ouvriers, compagnons, apprentis, serviteurs, cuisiniers, gestionnaires. Le Titien comme le Tintoret étaient des entrepreneurs. A l'époque contemporaine, Warhol a fait travailler sa factory et la plupart des vedettes actuelles comme Koons ou Hirst ont des assistants par dizaine sans oublier les documentalistes, photographes, gestionnaires.
Cette figure de l'artiste producteur a pris une importance exceptionnelle dans le monde mondialisé, où un nombre réduit mais important de collectionneurs se disputent les œuvres des " célébrités ".
La demande n'est cependant pas seule en cause. Si certains artistes travaillent dans la rareté et la restriction, la plupart des artistes sont des " machines à produire " - parce que la pulsion à produire est plus forte que tout.
Dans le monde contemporain, cette pulsion de production et la demande en provenance du marché se conjuguent.
C'est ici que les médiateurs jouent un rôle important : tout ou presque dépend du " faire savoir ". Il y a la communication spécialisée du monde de l'art  : revues, sites, journaux. Il y a la communication des " talent scouts " chargé de découvrir les nouveaux venus prometteurs aux grands collectionneurs. Il y a la communication des agences et acteurs du monde de l'art qui ont besoin de participants pour produire de l'événement. Il y a la communication des agents d'artistes qui se chargent de les faire connaître, de négocier leurs participations et de les vendre.

Reste un dernier aspect de l'artiste, c'est l'artiste comme magicien et sorcier, comme chaman – et, dans le prolongement, comme acteur social.
Le rôle des pratiques magiques et rituelles dans les arts primitifs a vite été reconnu – mais il est tout aussi vrai que la majeure partie de l'art européen prenait son sens dans le cadre de l'enseignement et de la pratique de la religion chrétienne.
Une fois la religion séparée de l'art, une fois aussi qu'on reconnaît que les primitifs ne sont plus si primitifs qu'on croyait, la magie ne disparaît pas pour autant. Elle peut être présente de quatre côtés  : dans les images, dans la valeur commerciale, dans la magie des transformations, dans la magie du spirituel.
La magie des images n'a plus beaucoup d'importance. On est passé d'un monde très pauvre en images à un monde débordant d'images elles-mêmes retouchées et les images ne font plus peur.
En revanche la magie de l'argent est plus puissante que jamais.
L'artiste est ce magicien qui produit de l'argent – en fait de l'or - grâce à des œuvres qui ne valent d'abord rien : un peu de toile et de couleurs, un objet quelconque. C'est Duchamp qui est allé le plus loin dans cette voie, quand il a payé son dentiste avec un faux chèque, le fameux chèque Tzanck, qui est à la fois un chèque (le dentiste Tzanck l'a accepté et il avait raison), un faux chèque signé Duchamp, et une vraie œuvre d'art puisque c'est un chèque en trompe-l'œil dessiné à la main par l'artiste. L'artiste est l'alchimiste qui transforme le papier et la mine de plomb en or.
La magie des transmutations est proche du thème précédent, mais plus profonde  : c'est le mystère de la transmutation de quelque chose en œuvre d'art tout court. La magie est une magie au sens propre : la transformation ne tient qu'à la croyance de ceux qui participent au rite.
Ce qui me conduit à la magie du spirituel.
Il s'agit de réfléchir à la valeur spirituelle de l’œuvre d'art et du travail artistique, cette valeur et ce pouvoir spirituel qui émanent des mains de l'artiste comme initiateur, soigneur, sorcier, voyant, devin, stigmatisé.
Que reste-t-il de ces transmutations ? Peu de chose dans un monde qui mesure tout à l'étalon de l'argent et qui valorise par dessus tout le professionnalisme. En même temps la magie est plus que jamais présente puisqu'on ne cesse de faire appel à l'art pour donner de la valeur à tout – la mode, le luxe, le milieu de vie, et même l'argent en trop.

La magie peut aussi se séculariser. L’artiste est alors celui qui fait voir les problèmes sociaux et culturels contemporains : identités fragiles ou composites, déplacements, croisements et chocs culturels, conflits religieux, genres sexuels, écologie. Il n’est plus le militant engagé du temps des avant-gardes mais un capteur ou senseur social, un séismographe, celui qui aide à prendre conscience des malaises ou qui les anticipe. Beau rôle pour de nombreux artistes aujourd’hui, avec le risque parfois de se transformer sans le vouloir en médiateur social, voire en travailleur social tout court.

Pour conclure de manière concrète, je dirai que l'artiste contemporain, qu’il soit du Maghreb, d'Afrique, du Moyen Orient ou d'ailleurs, est obligé de jouer lucidement entre ces profils, en se méfiant d'être prisonnier de l'un au détriment des autres.
Celui qui continue à se voir uniquement comme un créateur ou un artisan risque d'être vite démoralisé, mais un pur producteur, s’il commence à réfléchir, doit se rendre compte qu’il n’est pas beaucoup plus qu’un agent de divertissement, un homme du show business et un commerçant. Un magicien court, lui, le risque de s’apercevoir qu’il est juste un imposteur.
Il faut donc savoir jouer avec ces possibilités de jeu, en essayant de faire ce qu'on veut réellement faire, ce qu’on ressent indispensable de faire (c'est ça la « vocation »), mais dans les contraintes lucidement comprises de la situation.

Mon autre recommandation est de bien comprendre les conditions actuelles de la reconnaissance sociale et culturelle.
Nous dépendons en effet tous autant que nous sommes de " marchés " : je veux dire que nous proposons des choses à des gens qui peuvent en vouloir ou non.
Il n'y a, comme je l'ai dit, pas un seul et unique Marché, mais beaucoup.
La reconnaissance de son activité est indispensable, vitale, pour l’artiste pour conforter son projet de vie, pour lui permettre d’aller de l’avant sans se décourager. Le tout est de ne pas se tromper de lieu où demander la reconnaissance.
De ce point de vue, je pense que l'Afrique, qui se développe pour de bon, ce continent où l’on prend conscience de toute l’extension de la civilisation africaine, où l’on circule et échange, doit comprendre ses propres forces et son propre dynamisme pour produire cette reconnaissance, en tirant parti non seulement de ses publics africains mais aussi de ses diasporas émigrées un peu partout dans le monde et de ses descendances forcées dans les pays qui ont profité de la traite des esclaves. Il en est de même pour le Maghreb qui, malgré ses divisions politiques, forme un tout et surtout peut compter sur une diaspora d'émigrés européens considérables. De même que les arts chinois ou indien contemporain connaissent un dynamisme exceptionnel du fait d'un public qui s'y retrouve, de même je sens venir des évolutions comparables pour le Maghreb et l'Afrique. Cela fait un ensemble de ressources considérables.

Mon diagnostic, ce sera le mot de la fin, est donc un diagnostic d'optimisme sous condition de volonté et de lucidité – en d'autres termes de courage.

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