vendredi 24 novembre 2017

Modes de description, modes d'intervention


Je viens de participer (le 22 novembre 2017)  à Neuchâtel en Suisse à une rencontre-débat « La violence, une réalité au quotidien », organisée par Insertion, l'association suisse d'insertion professionnelle, section de Neuchâtel.
Comme le titre l'indique il était question de la violence qui surgit de plus en plus souvent dans les relations entre personnes prises en charge par les services sociaux pour bénéficier d'aides financières et de formations de retour à l'emploi et les personnels travaillant à leur insertion.

« Pétages de plombs », insultes, menaces, attitudes dépressives, colères, résignation auxquels doivent faire face des travailleurs sociaux qui ne sont pas forcément préparés à ça et ont, eux aussi, leurs problèmes. C'est l'ancien légionnaire qui raconte à tout le monde dans la salle d'attente ses faits d'arme les plus macabres, le demi-sel mafieux qui menace les autres et n'est probablement là que pour se faire une couverture, l'immigré qui explose devant un système opaque, le diplômé en informatique auquel on propose une formation au traitement de texte, etc., etc.

Au delà des anecdotes, les sociologues (Nicolas Duvoux et Pierre Roche) ont mis en évidence le couplage violent entre l'aidant et l'aidé, le participant et le travailleur social.
L'aide à l'insertion, indispensable pour sortir les gens du chômage longue durée, voire de la misère et de la rue, a sa face négative : la personne en difficulté se retrouve en situation de demande et d'attente, elle est enregistrée, codifiée, chosifiée, souvent instrumentalisée (pour répondre aux besoins en main d'oeuvre, ou parce que les organismes sociaux doivent faire du chiffre et justifier leur existence). Le travailleur social lui aussi subit – il subit les réactions explosives des personnes aidées mais aussi les normes de l'institution, les besoins de l'administration et du marché du travail, quels que soient par ailleurs ses engagements éthiques.

J'étais invité, pour ma part, pour parler des définitions de la violence.

Cette question m'a tourmenté depuis mes premiers ouvrages sur le sujet.
Soit en effet on s'en tient à des définitions opératoires et on ne prend en compte que les violences les plus manifestes (les violences physiques la plupart du temps), soit on élargit le concept à toutes les formes de violence et de contraintes produisant des dommages, psychologiques et mentaux, mais très vite on ne sait plus de quoi on parle ni comment aborder pratiquement les problèmes.
On en a l'illustration depuis quelques années (et dans l'actualité la plus récente) avec les risques et troubles psychosociaux, la reconnaissance des cas de stress post traumatique, les violences de harcèlement psychologique et maintenant sexuel.
La femme qui se fait violer par un cochon de producteur ou un chaste prédicateur subit une violence (encore que les avocats du violeur argumentent que c'est une pute qui n'aurait pas dû monter dans sa chambre). Mais qu'en est-il de celle qui subit l'emprise de ces puissants personnages ou se résigne à « passer à la casserole » pour mener sa carrière ?

Nous sommes tous soulagés de dénoncer là des violences mais on voit bien que la limite entre violence, intimidation, emprise, manipulation, séduction et finalement consentement plus ou moins explicite est impossible à tracer et que les prises de position deviennent affaires de sensibilité. Un pas de plus et on passe de la sensibilité à la sensiblerie : tout est finalement violence, jusqu'aux éclats de voix d'un demandeur d'emploi dont la culture est celle de la gueulante.
Ironiquement (si l'on veut...), dans le même temps où croît notre sensibilité à « la violence-partout », on se montre de plus en plus tolérant (ne serait-ce que parce qu'on est blasé) envers la violence physique pourvu qu'on puisse l'esthétiser, l'euphémiser ou la conjurer par des actes de magie. En disant cela, je pense aux réactions aujourd'hui omniprésentes de soulagement quand on dit d'une victime que « son pronostic vital n'est plus engagé » en voulant oublier que sa vie future de légume tétraplégique a peu de chances d'être « une vie réussie ».

Ce qui me frappait et m'intéressait au fil des interventions et échanges, c'est que la violence dont il était question comme s'il allait de soi que c'était de la violence, faisait oublier une notion plus simple et assez identifiable, celle de souffrance.
L'agent de Pôlemploi ou d'Insertion Neuchâtel qui subit les insultes et la plainte de la misère est moins exposé à de la violence caractérisée qu'il ne souffre. Et de même le chômeur désespéré pris dans la ronde des centres d'appel ne subit pas une violence identifiable mais il souffre.
Cette réflexion me surprenait moi-même, après ce que j'ai écrit contre le soin, la bienveillance et la sollicitude en politique, mais je me demandais si un changement de paradigme ici ne serait pas justifié et surtout opératoire. Il est courant de vulgariser la pensée de Honneth en faisant aujourd'hui de la non-reconnaissance une violence. Les bien-pensants en font un commerce pour tribunes de Libération.
Sauf que, comme dans la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave, cette violence a toutes chances d'en produire une autre en réponse. Et si on l'appréhendait comme une souffrance, parfois lancinante et de toute une vie ?
Que gagnerait-on à parler alors plutôt de souffrance, à utiliser un autre mode de description ?
Une violence, ça se réprime (en principe), ou alors ça se gère par des comportements de fuite ou d'évitement. De ce point de vue, l'intervention de Raoul Jaccard, responsable du groupe Menace & Prévention de la Violence à la police neuchâteloise était intéressante : il y montrait comment comprendre et traiter les situations de violence potentielle avant qu'elles ne dérapent, mais on ne va quand même pas faire suivre des stages de police à tous les travailleurs sociaux et on peut aussi se demander si le policier (sauf peut-être à Neuchâtel et dans la pacifique et policée Suisse) doit être d'abord un médiateur social...
Une souffrance, en revanche, ça se supporte (jusqu'à un certain point). Ça s'endort aussi – et de ce point de vue l'approche en termes de souffrance permet de comprendre pas mal d'addictions comme des réponses « normales » à la souffrance au travail, y compris quand il s'agit d'addiction au travail... Une souffrance, ça se soigne encore en neutralisant le mal, ici en redéfinissant peut-être la situation aidant-aidé et en abordant de face les problèmes que posent les « guichets sociaux » qui infantilisent inévitablement les individus en bénéficiaires manipulateurs et humilies.

Je ne dis pas que ce changement de paradigme serait la solution à tout mais il éviterait peut-être en partie la dramatisation et la pathétisation des dénonciations de la violence – après quoi, on passe à autre chose.  

1 commentaire:

  1. Dans quelle mesure la prise en charge d’un individu par les services sociaux ne génère pas déjà en soi de la violence ? Devoir être pris en charge pour vivre, user normalement du droit d’exprimer simplement son humanité, c’est déjà subir une violence. On peut, certes, traiter cette violence ou celles qui s’expriment contre elle comme des symptômes, mais ses causes sont tellement profondes… On en revient toujours à la même chose : c’est le rôle de la République qui est en question ici. Toutes ces violences invisibles et ces sourdes souffrances naissent d’un malentendu à ce sujet. Pire, d'un insidieux disfonctionnement.

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