samedi 27 janvier 2018

C'est cadeau ? A propos de la générosité de Jeff Koons.


C'est un grand honneur que Jeff Koons fait à Paris meurtrie : offrir une sculpture monumentale (on parle de 35 tonnes!) pour un lieu qui n'est pas évidemment relié aux attentats de 2015 (le palais de Tokyo) - sauf si l'on compte Marcel Duchamp au nombre des salafistes de l'art...
La question n'est pas de savoir si la proposition de Jeff Koons va défigurer le site, est trop lourde pour l'endroit choisi par l'artiste ou même médiocre par rapport à l'ensemble d'une œuvre qui ne bouleversera pas l'histoire de l'art mais aura contribué à en changer l'économie.

La question me semble plutôt de savoir s'il s'agit vraiment d'un cadeau.

Admettons que les concepts de Jeff Koons aient une valeur si élevée qu'il puisse en faire un don royal. Il n'est néanmoins pas coutume de faire payer la confection ni l'emballage des cadeaux une fois qu'on a eu l'idée de les offrir : confection et emballage font partie du cadeau. Or Jeff Koons s'arrange pour faire financer la réalisation de son idée par des mécènes français (anonymes à ce jour) qui, eux-mêmes, la feront financer en grande partie par la défiscalisation au nom de la loi sur le mécénat. C'est aussi astucieux qu'un montage d'ingéniérie financière pour échapper à des droits de succession.
Connaissant plutôt bien le réalisme en affaires des Américains (et pas seulement aux temps de Trump), je doute que si notre gloire nationale César avait offert son Pouce (en idée) pour en confier le financement à des « mécènes » américains tout en choisissant de le faire trôner devant le Metropolitan Museum, il y aurait eu une seule voix pour accepter sa générosité.

D'autre part, le destinataire d'un cadeau est censé pouvoir en faire ce qu'il veut. On offre, certes, des fleurs pour les mettre sur les cheminées mais une sculpture de plusieurs dizaines de tonnes n'a pas de destination précise (sinon un grand espace) et l'heureux destinataire doit pouvoir en faire ce qu'il veut. Reconnaissons quand même l'élégance de Jeff Koons : il ne demande pas à entrer directement au Louvre mais juste à se faire valoir devant deux sites muséaux majeurs.

Le destinataire peut même se débarrasser d'un cadeau : les lendemains de fêtes, le Bon Coin, Priceminister, Amazon débordent de cadeaux remis en vente. Après tout la ville de Paris pourrait mettre en vente cette œuvre et voir si quelque mécène n'achèterait pas ce que d'autres mécènes ont payé... Impossible! Au nom de la loi française sur le patrimoine public et sur le droit moral des artistes, il faudra supporter cette oeuvre durant des siècles - et l'entretenir. Gageons qu'un contrat en ce sens a été blindé d'avance par des lawyers américains...

Dans ces conditions, la réponse courtoise que doit faire la maire de Paris est évidente : remercier très vivement Jeff Koons de sa généreuse intention, accepter son cadeau sous réserve qu'il le finance lui-même et placer le chef d’œuvre où les autorités voudront. 

Comme aurait dit Gertrude Stein : « un cadeau est un cadeau est un cadeau ».

On trouvera bien un rond-point vers la République pas trop loin des lieu des massacres. A moins que dans sa bienveillance, Madame Hidalgo préfère faire installer ce chef d'oeuvre près d'un centre d'hébergement de migrants : un bouquet de fleurs, ça vous illumine la vie.

Trois dernières choses à propos d'une opération promotionnelle et financière opaque avant d'être esthétique.

D'une part, la liste des sites proposés à Jeff Koons n'a pas été dévoilée. On peut se demander si même elle existe.

D'autre part, le fait que les noms des « mécènes » ne soient susceptibles d'être révélés  qu'après réalisation de l'opération laisse penser que la personne maître d'oeuvre du projet est tenue par une clause de confidentialité. Les termes du contrat ne prévoiraient-ils pas alors une possibilité de retrait des mécènes au cas où le site qu'ils ont choisi pour rentrer dans leur investissement ne serait pas accordé ? Dans ce cas, ni vu ni connu, pas d'argent perdu pour cause de non-valorisation. 

Enfin, monsieur Pinault, agent français de Koons, n'est-il pas aussi propriétaire de Christie, où Leonard de Vinci a récemment atteint des sommets à la Neymar ? En fait le monde de l'art s'est « neymarisé ». La venue de Neymar au PSG n'a-t-elle pas aussi été financée par l'intervention généreuse d'une fondation quatarie? Décidément, il y a beaucoup de mécènes...

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