samedi 27 janvier 2018

Entre Koons et Sehgal - texte publié dans le catalogue de l'exposition La Belle Vie Numérique à l'Espace Fondation EDF à Paris




Autour des années 2005, l'élargissement de la bande passante (le débit de la transmission des données numériques) et les capacités démultipliées des mémoires magnétiques ont changé du tout au tout les capacités de communication de l'humanité et donné à l'internet une puissance sans commune mesure avec celle du passé même le plus récent.
Trois dates disent ce changement. C'est en 2004 que naît Facebook, en 2005 qu'apparaît Youtube et Google date, lui, de 1998.
L'impact de cette révolution touche tous les domaines de la vie – absolument tous : la santé, les déplacements, le divertissement, l'hébergement, la logistique, la localisation et le traçage des activités, les armements, le combat et la communication, bien sûr, la culture et les arts.

Je ne m'étendrai pas ici sur l'impact culturel.
Il est immense et bouleverse des siècles d'usages : substitution de l'image au texte, omniprésence des sons et de la musique, primat des fournisseurs d'accès sur les producteurs de contenus, changement des régimes perceptifs et d'attention, enrichissement vertigineux de la connaissance et destructuration des cades de référence, etc.) J'en ai traité dans mon livre de 2014 Narcisse et ses avatars et ce n'est pas ici mon sujet.
Je me concentrerai ici, comme l'occasion le demande, au monde de l'art, à ce qu'il est en tout cas convenu d'appeler le monde de l'art – arts visuels, arts plastiques, arts des musées, galeries et centres d'art, arts des grandes manifestations artistiques comme les biennales et salons.

Cet impact peut être abordé sous deux angles : par ses effets internes sur les production artistique ou par ses effets externes sur le monde de l'art entendu comme cet ensemble d'acteurs et d'institutions sociales qui produisent, mettent en circulation, promeuvent, font acquérir et gérer ces productions artistiques. Qu'on ne me demande pas ici de définir ces productions artistiques : j'entends par là très simplement tout ce qui est l'objet de ce monde de l'art.

Commençons par le point de vue interne.

Dès les années 1970 et 1980, dès les années post-modernes, on a vu se développer les œuvres multimédia faisant intervenir, comme leur nom l'indique, vidéo, photographie, son, télévision. On pourrait remonter plus loin encore, aussi loin que Dada ou le constructivisme d'artistes comme Moholy-Nagy, mais disons que les productions de Fluxus ou d'un artiste comme Nam Jun Paik marquent un premier tournant.
Ces productions restaient cependant limitées par la force des choses. La vidéo était lourde et coûteuse à manier, le son sur bandes magnétiques restait très « matérialisé » - une visite de la maison-musée de Pierre Henry à Paris avec ses tonnes de bobines est édifiante -, les montages électro-acoustiques étaient très lourds et complexes (la connectique des œuvres de Nam Jun Paik est un écheveau de câbles).
Les premières utilisations du numérique et de l'ordinateur dans les années 1980-1990 étaient limitées par la faible performance des mémoires d'ordinateur et l'encore plus faible débit de la bande passante. Quelques-uns d'entre nous, pas si vieux, se souviennent certainement des modems téléphoniques de 56 kilos-octets et des cd-roms de 720 méga-octets...
Quelques artistes, comme Tony Brown ou Catherine Elkam, entreprirent alors des œuvres modifiées en temps réel par des in-puts internet ou en provenance de capteurs d'ambiance. On entrevoyait même alors un electronic art sur le modèle de ce qu'on avait inventé comme art vidéo ou art sur ordinateur dans les années 1980.
Tout ceci a terriblement vieilli par rapport au potentiel technique dont nous disposons. Cette étape de transition apparaît aujourd'hui amateur, non pas en raison de l'amateurisme des artistes, mais parce que, tout simplement, ceux-ci ne disposaient pas encore des ressources techniques correspondant à leurs projets.

Le basculement est effectivement venu au tournant des années 2005.
L'augmentation continue de la taille des mémoires a permis un fantastique développement de la photographie et de la vidéo numériques. Elle a libéré aussi de la lourdeur de l'ordinateur fixe au profit des tablettes et autres smartphones. Alors qu'il fallait un long apprentissage sur du matériel lourd pour « faire de la vidéo », il est devenu à la portée du premier venu de tourner des vidéos, de faire des images et des montages d'images et de sons sur un smartphone.
S'il y a un âge du multimédia, il est aujourd'hui, après que ces mutations techniques l'ont rendu possible. Et encore je ne dis rien de l'image de synthèse cinématographique, de la conception assistée par ordinateur en architecture, des techniques d'impression et depuis peu de l'impression 3-D pour le design.

Une conséquence majeure a été que la créativité s'est déplacée du domaine des arts visuels et plastiques (avec les limitations sensorielles qu'indiquent les expressions elles-mêmes) vers ceux de l'architecture, du design et plus généralement les productions d'ambiances et d'atmosphères qui font notre environnement quotidien.

On pourrait donc dire en ce point qu'internet et le numérique ont fait décoller le multimédia et ont rééquilibré le monde de l'art du côté de l'architecture, du design et des atmosphères « totales ». Corrélativement, cette évolution de l'équilibre entre les « disciplines » artistiques a produit chez certains une attention plus affirmée à des médiums traditionnels comme la peinture, la sculpture ou le dessin. L'artiste plasticien qui ne peut pas ou ne veut pas passer au design ou à l'architecture assume plus volontiers ses médiums de prédilection – d'autant plus d'ailleurs que les modes de collection, d'appropriation et d'exposition de ces nouveaux médias pluriels peuvent se révéler plus problématiques qu'on aurait pensé.


Si l'on envisage maintenant les effets de la révolution numérique sur le monde de l'art, on constate d'autres changements qui affectent d'ailleurs toute la culture. Certains sont positifs, d'autres moins et même négatifs mais en tout cas le changement de paysage est complet – d'où mon expression de « basculement ».

La première série d'effets est, sans que ce soit une surprise, l'élargissement du monde de l'art, sa « globalisation ».
La globalisation en question touche tous les secteurs de ce monde. Le monde des collectionneurs s'est élargi et ceux-ci viennent de toutes les régions du monde (Chine, Inde, Afrique, Moyen-Orient). De nouveaux marchés se sont ouverts : marchés chinois, coréen, africain, émirati, sud-américain. Le nombre des biennales et manifestations régulières d'art contemporain est devenu gigantesque – on parle parfois de plus de 700 biennales. La communication mondialisée est aussi bien celle des personnes qui se déplacent en chair et en os (artistes, critiques, collectionneurs, conseillers de collectionneurs, touristes, visiteurs) que celle des données et des informations téléportées. Les cotes de toutes les ventes sont immédiatement disponibles. En même temps, cette surabondance d'information et ces déplacements continuels rendent la scène artistique « intotalisable » : on ne peut ni tout voir ni tout visiter. C'est la fin du collectionneur universel mais aussi bien du critique universel, même si quelques globe-trotters paraissent donner le ton. Cette surabondance d'information et d'événements favorise les effets dits de buzz, les rumeurs mais aussi les manipulations : il y a des achats spéculatifs en vue de revente rapide mais il y a aussi de faux-achats pour doper la cote. Il y a encore des faux tout court quand la demande est forte et que la rapidité des transactions neutralise les vérifications (l'affaire Beltracchi en Allemagne en est une excellente illustration, mais ce n'est que la pointe de l'iceberg).

A d'autres égards, cette circulation libre et continuelle de l'information et des acteurs donne aux artistes des possibilités inédites de se faire reconnaître, de sortir des ghettos, même si c'est pour en retrouver d'autres. Facebook, Instagram, e-Bay, Youtube permettent à chacun de faire connaître son travail et ses dernières évolutions. Les succès récents des graffeurs passés au « grand art » tiennent en grande partie aux réseaux sociaux court-circuitant les canaux normaux de communication (revues, journaux, galeries). Il est même possible de vendre en dehors des circuits traditionnels, par exemple sur e-Bay.

Il y a cependant un revers à la médaille.
La circulation continuelle et intensive de l'information et des personnes produit une paradoxal atomisation du monde de l'art qui devient un ensemble de micro-sphères en mouvement. Il y a les acteurs in, ceux que tout le monde s'arrache (artistes, critiques, commissaires, collectionneurs, grands galeristes), il y a les VIP du monde de l'art et les autres – les moins connus, les seconds rôles, les locaux, les régionaux, les laissés pour compte. Le cosmopolitisme de principe se retrouve avoir des effets contradictoires : il réunit et sépare.
Les conséquences paradoxales valent aussi pour le travail et les œuvres. L'artiste hyper-sollicité est contraint d'adopter un régime de production industrielle ou en série, à l'aide de nombreux assistants travaillant selon ses directives et alimentant une gamme qui va de l’œuvre majeure pour événements majeurs à répétition aux produits dérivés pour les visiteurs des expositions. Koons, Murakami sont ici exemplaires. La qualité des œuvres ainsi produites s'en ressent : elles ne sont pas forcément « mauvaises » mais elles sont bel et bien « industrielles ».

Toujours en ce qui concerne les œuvres, une conséquence paradoxale de plus de la révolution numérique touche la qualité des images.
En fait la révolution numérique ne produit pas tant des images numériques nouvelles (sauf peut-être au cinéma) que des modes de reproduction permettant aux œuvres de circuler de manière virtuelle. Les œuvres deviennent des fichiers numériques que l'on met en ligne, que l'on s'envoie, que l'on soumet comme projet pour des participations ou concours. Les rituels de la visite d'atelier ou même du passage en galerie avec son book sont morts. Place à la consultation des sites d'artiste, ou pire encore à l'envoi de fichiers PDF qui ont l'avantage de ne pas peser trop lourds et donc ne demandent pas de temps pour être consultés. Je connais des galeristes qui ne veulent plus décider que sur des PDF...On regarde donc et on tranche sur de mauvaises vignettes, sans recul, sans considération d'espace ni même d'échelle, et encore moins de silence et d'attention. Les décisions (sélection, achat, participation à une exposition collective) sont alors prises sur la base des caractères les plus immédiatement visibles et les plus superficiels – ainsi que du prix et de la cote qui font « le potentiel » de l'artiste. Le monde de l'art se transforme ainsi en monde de l'art virtuel sur téléphones portables.

Qu'ils le veuillent ou non, qu'ils en soient conscients ou non, les artistes, les collectionneurs et les agents institutionnels en subissent les conséquences dans leur travail ou leurs choix. Il y a une pression dans le sens d'une visibilité facile, en évitant les œuvres trop difficiles à reproduire. Le succès de beaucoup de retours à la figuration peut se comprendre ainsi. A l'inverse, aujourd'hui une œuvre comme celle d'Agnes Martin aurait peu de chances de retenir l'attention.

Sur un plan plus théorique, cet élargissement en continu de l'information au sein du monde de l'art tue l'histoire de l'art ou ou, au moins, la fait passer au rayon des accessoires du passé. Il n'y a plus assez de temps pour regarder ni de distance où se placer pour voir se former des courants ou des écoles. On juxtapose des œuvres qui ont en commun une visibilité marquante et une valeur financière dans les musées et événements artistiques. La conflictualité a disparu. Les grandes manifestations comme les biennales ont des thématiques on ne peut plus vagues qui permettent de tout inclure. La Biennale de Lyon 2017 s'intitule « Mondes flottants » et celle de 2015 s'intitulait « Moderne ». La manifestation phare de la Biennale de Venise 2017 avait nom « Viva Arte Viva »...
Le cadre des récits historiques, même légendaires, s'est effacé. Un peu comme sur Youtube, l'ajout en continu d’œuvres rend toute vision complète ou au moins suffisamment large de la bibliothèque impossible.

Conséquence inévitable, la signification elle-même disparaît. Il reste du visuel très évidemment visible et des lambeaux de sens attachés à des œuvres inévitablement décontextualisées. Quel sens peuvent bien avoir les grandes œuvres d'art africain commissionnées par des collectionneurs spécialisés quand on les expose à la Fondation LVMH à Neuilly ? La perte de sens par coupure d'avec le contexte culturel est inévitable. Il reste alors quelques mots-slogans porte-manteaux à quoi se raccrocher : l'autre, le migrant, l'humain, l'art...

Ces remarques, en dépit des apparences, ne sont pas critiques en regardant du côté d'un passé perdu. Elles sont juste descriptives d'un monde encore une fois en plein basculement.

Compte tenu de l'importance de ce changement, de sa rapidité et du fait que nous ne sommes qu'à son début, il est difficile de dire quelles perspectives se profilent.

Il n'y a en tout cas pas de raison pour que, sauf cataclysme universel toujours possible, ce monde disparaisse. La technologie est un moteur trop puissant et trop attrayant. Il se peut que les choses se stabilisent, que certains tassements de prix et de réputation se produisent, mais l'apparition de nouvelles classes riches dans le monde peut, à l'inverse, pousser encore plus au développement. On peut donc s'attendre à d'encore plus beaux jours pour le spectacle, le divertissement et le tourisme artistique dans un monde de plus en plus « esthétisé ».
En revanche, des retours à des attitudes anciennes d'attention, de concentration et de silence sont très probables aussi, mais ils seront pour happy few et de toute manière minoritaires.

D'un côté donc le commercial Mall et de l'autre quelques expériences précieuses. D'un côté Jeff Koons, de l'autre Tino Sehgal.

2 commentaires:

  1. Je tape le nom Agnés martin sur le net et m'apparait tout un ensemble de ses oeuvres peintes. Il faudrait ne pas avoir les yeux en faces des trous pour se rendre compte que ses oeuvres me donne déjà l'impression d'être très subtile dans leur traitement et donc me donne déjà envie d'aller les voir de plus près dans une expo si l'occasion se présente. Par contre une spin painting de de Hirst même affublée d'un moteur qui la fait tourner, sur le net ou en réalité c'est du pareille au même. Sa peinture étant qu'une idée de la peinture . Le truc me semble vanté au premier coup d'oeil. Ce qui veut dire que , soit on a oeil un peu subtil soit on n'en a pas sur le net ou ailleurs, le tout sans porte manteau.


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  2. Merci de votre texte et de votre réflexion sur les effets du portable "intelligent" sur la conception des images et de leurs perceptions. Lawrence Alloway dans son texte « Réseau : le monde de l’art en tant que système », le décrit, en 1984, comme celui d’une loi de distribution aliénant l’œuvre par une succession de sens attribués au fur et à mesure, depuis l’atelier en passant par la galerie, l’article, la reproduction, le musée, la salle de ventes, etc.. à chaque étape en changeant le public avec une audience présumée de plus en plus large. Le monde de l’art c’est un système de distribution commerciale. Or si cela est un « problème » selon Alloway, c’est à cause de notre tendance à concevoir le « monde de l’art » dans l’image fixe de notre vocation.

    Le « smartphone » et ses fanzines (la définition est de Steve Jobs lui-même) «Milliard de milliards mille sabords » (Google), « Trombinoscope »(FB), et autres « cuicui » (Twitter) ne dérogent pas à la loi de la distribution mais la court-circuitent - plus courte, plus rapide - comme dans de nombreux domaines.

    Aussi remontons à la préhistoire et à l’exposition « Les Immatériaux » (1985) qui débute par la préface charmante et naïve de Jean-François Lyotard et se conclue par ce quatrain désuet et proustien :
    « Ce résultat transcrit sur un centre serveur,
    peut être consulté au Centre Georges Pompidou
    et de l’extérieur, sur les minitels du réseau PTT,
    pendant la durée de l’exposition. »

    Comme je souhaite que votre article soit lu, je vais le publier partiellement sur le blog des Cahiers des RN, si vous m’en donnez l’autorisation.

    Cdt
    Erik Levesque

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