samedi 21 avril 2018

Mon Mai 1968



Réponses au questionnaire d'une revue espagnole en avril 2018 sur Mai 1968

Remarque préliminaire.

Je n’ai pas été un acteur politique direct des événements de 1968 mais j’étais dans une position centrale pour le voir naître et le suivre de l’intérieur.
J’avais été admis en 1964 à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm (ENS Ulm), j’y faisais des études de philosophie et de sociologie (à la Sorbonne et aux Hautes études) et j’avais été élu à une très forte majorité à l’automne 1967 par l’ensemble de mes camarades (environ 350 élèves de quatre promotions) délégué général pour les représenter auprès de l’administration.
L’ENS était très politisée, comportait un nombre important de maoïstes encouragés par Louis Althusser qui y enseignait, un certain nombre de communistes plutôt discrets (Union des étudiants communistes – UEC), et servait, grâce à son régime très libéral et à sa position géographique au sommet de la montagne Sainte Geneviève, de lieu de réunion pour beaucoup de groupuscules politiques, entre autres trotskistes. Bref, on y entrait comme dans un moulin et j'étais souvent appelé le soir ou la nuit pour aider à régler des conflits, de petites crises ou simplement des débordements. J’étais parfaitement au courant de la vie politique diurne et nocturne dans l’établissement et de ce qui s’y préparait. J’étais donc aux premières loges pour voir venir les choses. Je ne citerai personne mais je découvris rapidement quels étaient les informateurs infiltrés par la police dans certains groupuscules. Il faut dire que l'amateurisme régnait et que l'on n'était pas chez Le Carré...
Pendant les événements proprement dits, je fus encore aux premières loges, notamment lors des grands affrontements car souvent l’école servit de lieu de repli aux manifestants. Ce fut surtout le cas la fameuse Nuit des barricades du 10 au 11 mai 1968, où l’école recueillit le dernier carré des manifestants, environ 1000 personnes, qui échappèrent ainsi à la police. Un certain nombre d'élèves courageux que j'avais choisis tinrent les portes de la salle Dussane ouvertes jusqu'à la dernière minute et pas mal de blessés furent soignés aussi à l'infirmerie par le personnel médical et notamment le docteur Étienne, qui s'occupa plus tard d'Althusser quand il étrangla sa femme.

J’étais classé alors comme un « libéral de gauche » (d’où mon élection facile comme délégué des élèves et mon renouvellement pour un second mandat en 1968-1969), car, en dépit de mon amitié personnelle pour Althusser (vieille histoire lyonnaise tenant à notre amitié commune pour Jean Lacroix, notre professeur de philosophie en khâgne à Lyon), je n’arrivais désespérément pas à croire les sornettes marxistes.
J'avais surtout été traumatisé au printemps 1967 par un séjour d’étude à Prague où j’avais entrevu le « printemps de Prague » et pleinement mesuré l’horreur du socialisme communiste. Un épisode m'avait scandalisé : mes petits camarades bourgeois d'excellent famille inspirés par le président Mao avaient expliqué dans une réunion à l'historien Karel Bartosek que dans un vrai régime socialiste non déviationniste il devrait être en prison – ce qui lui arriva effectivement en août 1968... Quand ils dressaient des listes de gens à fusiller au moment de la révolution, mes « camarades » maoïstes qui n’étaient jamais en reste d’une sottise, me plaçaient dans la liste d’attente car ils me jugeaient un « kerenskiste » utile pendant la phase de transition. Beaucoup, après avoir ânonné le Petit livre rouge (« il ne faut pas soulever une pierre pour se la faire tomber sur le pied » - sic- ) sont devenus par la suite des hauts fonctionnaires (y compris de police), des inspecteurs de l'administration, des banquiers, des hommes de média influents le plus souvent totalement réactionnaires, et même des penseurs pour think tanks de droite...Moi je suis resté….kerenskiste.

Une dernière anecdote : en septembre 1968, après avoir été reçu cacique, c'est-à-dire premier, au concours de l’agrégation de philosophie, on me demanda un article pour la prestigieuse revue Critique publiée par les éditions de Minuit sur mai 1968. Jean Piel, beau-frère de Lacan et Masson et ami de Bataille, qui dirigeait la revue avec une liberté d'esprit réjouissante, voulait que je rende compte de trois livres très différents, celui de Raymond Aron La révolution introuvable, celui de Lefort, Morin et Coudray (Castoriadis), Mai 1968, La Brèche, et celui de Glucksmann, Stratégie et révolution en France. Incapable de trouver le recul nécessaire et surtout incliné à partager l’analyse de Raymond Aron qui était à l’époque vomi comme un affreux réactionnaire, je renonçai lâchement et….je partis faire des études de mathématiques et physique à l’université de Paris Orsay pour me laver la tête de tout ça...

1) Quelle était la journée type en mai1968 ?

Il n’y eut pas de journée type car le mouvement était largement spontané. Les émeutes du début (3 au 11 mai) commencèrent calmement l’après-midi et se prolongèrent violemment le soir et souvent la nuit, jusque vers 1 ou 2h ou 3h du matin. Les choses se calmaient au petit matin.
Ensuite il y eut des alternances de grandes manifestations organisées par les partis et les syndicats depuis la très grande manifestation du 13 mai jusqu’à celle du stade Charléty le 27 mai et d’affrontements spontanés avec la police ou les grévistes. Rappelons surtout qu’il n’y avait pas à l'époque de téléphones portables, très peu de taxiphones accessibles et encore moins de cabines téléphoniques, que les informations passaient par les radios et les postes à transistor, que la coordination des actions était difficile ou plutôt...inexistante.

2) Quand avez vous pris personnellement conscience du mouvement ?
Personnellement, ce fut dès le 5 mai que j’ai pris conscience de l’importance de ce qui arrivait. J’avais vu monter pendant tout l’hiver la tension dans les groupuscules politiques qui se réunissaient souvent à l’école normale supérieure rue d’Ulm très ouverte. Quand je vis le 5 mai au soir revenir de la manifestation étudiante des amis qui n’étaient pas politisés et qui n’avaient jamais participé à une manifestation, j’ai pensée que quelque chose était en train de se passer. J'étais sidéré de les voir, eux, participer aux affrontements. L’occupation de la Sorbonne par la police le 3 mai m’avait aussi frappé car c’était très inhabituel.
Cela dit, je vivais à ce moment là un peu dans une bulle car bien que délégué général des élèves, je passais en même temps le concours de l’agrégation de philosophie, un concours difficile dont les trois épreuves écrites duraient chacune 7h et sont fatigantes et stressantes. Elles se déroulèrent pour moi les 6, 8 et 10 mai, si ma mémoire est bonne. En tout cas je suis certain que la troisième et dernière eut lieu le 10 mai car il y eut la nuit du 10 au 11 mai, nuit des barricades. Au sortir de l'épreuve d'agrégation à 15h, j'avais eu la surprise de trouver Derrida et Althusser qui m'attendaient car on me demandait rue d'Ulm où des élèves avaient entrepris des « fortifications » sur...certains toits. Althusser, entre parenthèses, était en pleine et totale dépression et il partit le soir ou le lendemain en clinique. Je n'eus aucun mal à dissuader mes copains de se calmer compte tenu de la configuration des lieux qui rendait improbable une attaque de la police...sur les toits.
D’autre part, l’année universitaire avait été tendue non seulement en raison des revendications mais parce que la surpopulation étudiante était très forte. Il était toujours difficile de trouver des places en cours à la Sorbonne. On sentait la marmite bouillir.

3) Quel fût le rôle des syndicats et des partis ?

Le syndicat étudiant (UNEF Union des étudiants de France) eut un rôle très important et fut actif pendant toute la crise. Il était à l’époque puissant, avait beaucoup d’adhérents (à la suite de son action pendant la guerre d’Algérie) et était politisé à gauche tendance Jeunes socialistes souvent proches du Parti socialiste unifié (PSU). Le fonctionnement de l'UNEF était plutôt une lutte au sommet entre factions socialistes. Je me souviens d'un épisode drôle. Une nuit de janvier ou de février1968, François Aron avait débarqué dans ma chambre en me réveillant pour me demander si je ne voulais pas devenir président de l'UNEF. Il y avait un blocage entre tendances au Congrès et on cherchait une personne de consensus. J'avais évidemment refusé car j'étais déjà délégué des élèves et préparais l'agrégation. Ce fut alors que Jacques Sauvageot fut élu...
Les autres partis furent d’abord inexistants : le parti socialiste n’avait pas beaucoup d’existence alors sauf comme appareil et le Parti communiste qui était très majoritaire à gauche, avait une faible implantation dans le milieu étudiant et était opposé aux mouvements spontanés qui échappaient à sa tactique. Fortement stalinien il ne tolérait aucun « aventurisme ».
Ensuite, après notamment la grande manifestation du 13 mai, le PCF s’engagea pour accompagner le mouvement de grève dans les services publics et les entreprises – mais il voulait en fait contrôler le mouvement et le faire cesser en signant des accords (accords de Grenelle du 27 mai) qui furent, en revanche, très positifs pour les ouvriers et les employés.
Il faut surtout souligner l’importance du rôle des « groupuscules », petits partis de gauche et groupes activistes – les groupes trotskystes de la FER (Fédération des étudiants révolutionnaires) et de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), les groupes anarchistes, les militants maoïstes (UJCML, Union des jeunesses communistes marxistes léninistes, et PCMLF Parti communiste marxiste léniniste de France). Ce furent surtout les groupes trotskistes et anarchistes qui furent actifs au départ. Les Maos voulaient « se fondre dans le peuple » et comme le peuple n'était pas là, ils étaient très réservés sur le mouvement. Par la suite ils prirent le train en marche et jouèrent un rôle important dans les occupations d’usines, ainsi que de vieilles cellules trotskistes dans certains syndicats et notamment à Force Ouvrière (FO).

4) Quels furent les bénéfices du mouvement ?

Rétrospectivement les grands et incontestables bénéficiaires du mouvement de 1968 furent d’abord les ouvriers, employés et salariés à la suite des accords de Grenelle : hausse de 35 % du salaire minimum et d’environ 10 % de tous les salaires. Personnellement, en septembre 1968, quand je découvris que mon salaire d’étudiant-fonctionnaire à l’ENS, très bas, avait quasiment doublé, je n’en revins pas...Il y eut à la rentrée 1968 une euphorie salariale.
Ensuite, paradoxalement, le second vainqueur fut le parti gaulliste au pouvoir (UDR) qui remporta la majorité absolue aux élections du 30 juin 1968 à la suite de l’expression de la « majorité silencieuse » des citoyens, très opposée au mouvement de 1968, surtout en province.
Les étudiants furent aussi les bénéficiaires du mouvement puisque la loi Edgar Faure changea complètement le système universitaire, créa des universités nouvelles comme celle de Vincennes (aujourd’hui Paris 8, tenue par les intellectuels de gauche) et celle de Paris-Dauphine (tenue par les économistes de droite…), et que le gouvernement débloqua beaucoup de crédits pour financer les réformes..
Les perdants ? Sur le moment, ce fut le mouvement qui s’étiola et finit fin mai.
A long terme, au fond, personne n’y perdit. Les groupuscules trotskistes et maoïstes recrutèrent beaucoup et allaient jouer un rôle important au début des années 1970. Le PCF s’attribua le succès des accords de Grenelle et continua à être la première force politique de gauche. La France changea et se modernisa – évolution des mœurs. Il ne m’étonne pas qu’il y ait finalement un sympathique consensus pour célébrer le cinquantenaire de mai 1968 : tout le monde y a gagné quelque chose

5) Quels auteurs étaient lus ?

Tout le monde était imbibé de marxisme et de néo-marxisme : Marx, Engels, Lénine, Staline mais aussi Mao Tse Toung, Gramsci, Lukacs, Althusser. L’école de Francfort était, en revanche, inconnue car condamnée par les marxistes communistes orthodoxes. Seul Marcuse était connu à cause de son approche de la sexualité libérée (Éros et civilisation).
Il y avait aussi, pour certains, le situationnisme avec Debord, Vaneigem et leur père fondateur l’ex-marxiste Henri Lefebvre, mais c'était une avant-garde.
En revanche des gens comme Derrida étaient très académiques, en début de carrière et n’eurent pas d’influence.
Quelques sociologues comme Touraine (théoricien de l’action sociale) et surtout Bourdieu et Passeron, auteurs des Héritiers en 1964 ont pu inspirer certains acteurs et dirigeants, mais pas la masse des étudiants qui les connaissait juste un peu.

6) Quel fut le rôle de la violence ?

Le rôle de la violence a été important mais sous des formes nouvelles, rituelles et déjà contrôlées.
On vit certes réapparaître des formes de violence insurrectionnelles du passé, plus symboliques qu’autre chose (barricades, bataille de rues), mais avec des dégâts minimes - ce qui annonçait l’avenir.
Il y eut beaucoup de blessés mais quasiment aucun mort (un ou deux mais dans des conditions indirectes et des circonstances troubles, sauf à Lyon le 24 mai où un officier de police fut tué par un camion lancé par les manifestants).
Les manifestants étaient inexpérimentés, amateurs et mal équipés – si on compare aujourd’hui avec les groupes radicaux – et la police de même. Les affrontements très violents de lutte contre la guerre d’Algérie ou contre les syndicats de la CGT communiste étaient du passé. Les services d’ordre des syndicats ouvriers et du parti communiste n’intervinrent d’ailleurs pas alors qu’ils étaient redoutables quand ça devenait chaud.
Les émeutes de 1968 ont en fait initié l’évolution vers une violence urbaine ritualisée et contenue, avec un haut degré de mobilisation mais le souci de ne pas commettre des pertes humaines irréparables (les choses sont peut-être en train de changer avec les « anti-systèmes »). Elles lancent aussi l’évolution vers une police anti-émeute mieux équipée et mieux contrôlée
Le terrorisme radical, qui n’existait pas alors, est en revanche un des héritages du mouvement de 1968 du côté des mouvements minoritaires vaincus, en particulier du côté maoïste. Mais c’est l’affaire des années 1970.

7) Peut-on faire une comparaison avec les indignés en Espagne ?

Pour ma part je ne vois pas de comparaison possible.
Le mouvement de mai 1968 a été un mouvement social profond mais sans perspective politique claire. Il ne faut pas oublier qu’il a touché de nombreux pays, quasiment au même moment.
Il a débouché non pas sur des changements politiques ou la formation de nouveaux partis mais sur des changements culturels profonds.
Les partis ont essayé, chacun de leur côté et chacun avec leur idéologie, de « récupérer » le mouvement mais sans grand succès. En revanche les changements sociaux et culturels ont été profonds et durables, notamment parce que la jeunesse qui était à la base du mouvement était promise à exercer ensuite les responsabilités sociales, politiques et économiques. C’est la raison pour laquelle les penseurs conservateurs et réactionnaires ont souvent dénoncé par la suite « la pensée 68 », « l’esprit 68 ». En un sens, le « dégagisme » populiste qui affecte en ce moment l’Europe ressemble beaucoup au mouvement de 1968, mais à travers des processus lents et conformes aux institutions (élections) et pas à travers des manifestations et des émeutes de rue.

8) Que pouvons-nous apprendre (oublier) de 1968 ?

Je ne peux parler qu’à titre personnel et comme observateur de la vie politique sur le long terme puisque j’ai beaucoup écrit sur la violence et la théorie politique.

Ma première leçon est celle de l’impuissance des révolutions de rue. Il y a du désordre, de l’euphorie, un sentiment de communauté ; il y a du spectacle, on se prend pour des héros - puis plus rien –. On croit avoir gagné, on jubile et tout revient en arrière. De ce point de vue, mai 1968 a anticipé tous les « printemps » qui ont suivi, par exemple les printemps arabes. Une réorganisation du pouvoir demande des appareils et des partis capables d’assumer les changements politiques et de les organiser. Dès mai 1968, je fus très sceptique vis-à-vis de tous mes camarades qui y voyaient une sorte de pré-révolution à la manière de 1905 en Russie anticipant 1917. La prise de pouvoir demande des forces organisatrices et des partis – et surtout un appareil militaire.

La seconde leçon concerne les grandes crises sociales. Elles sont très réelles mais ce n’est pas ce qui se voit sur le moment. Elles produisent leurs effets après-coup, dans la culture et les mentalités. Ces effets peuvent être très importants mais ils sont diffus et différés, s’étalent sur une génération au moins.

La troisième leçon concerne les gouvernements. Il ne suffit pas d’avoir une majorité, d’être assuré de soi. Il faut aussi être attentif aux « signaux faibles » avant-coureurs et savoir réformer à temps. J’ai toujours été profondément réformiste, dès les années 1964. Je suis étonné de voir à quel point beaucoup de gouvernements ne voient pas monter les signaux d’alerte, ne voient pas les risques de synergie entre des mécontentements divers et finalement se liquéfient devant les premiers soubresauts. Ce qui fut le plus inquiétant en mai 1968 fut certainement l’effondrement du pouvoir gaulliste entre le 13 et le 30 mai : plus de ministres, plus d’initiatives, des administrations en débandade, un chaos par absence d’autorité. Sauf qu’à la différence de la Révolution française où les États Généraux qui allaient former l’embryon des assemblées révolutionnaires étaient réunis, il n’y avait ici personne pour prendre le pouvoir laissé vacant.

La quatrième leçon concerne les mouvements issus de la jeunesse. Ils ne sont pas à prendre inconditionnellement au sérieux mais quand ils sont massifs et durables, ils sont importants car ils pèseront par la suite en termes de générations. La jeunesse de 1968 a donné les adultes nantis et bobos au pouvoir depuis les années 1980. La jeunesse des mouvements lycéens des années 1980 a donné l’appareil d’État et l’appareil médiatique des années 1990 et 2000. La jeunesse d’origine maghrébine des émeutes des années 2000 a donné une génération de parents encourageant le salafisme des adolescents et des jeunes terroristes aujourd’hui en France. Il n’y a pas de fumée sans feu – ou plutôt pas de feu sans fumée préalable….

Yves Michaud
avril 2018



3 commentaires:

  1. Excellente "interview", votre témoignage et vos analyses sont passionnants. Ça change des niaiseries du moment.
    En espèrant vous voir plus productif sur votre blog , n'oubliez pas vos lecteurs !!!

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  2. merci. Je vais suivre votre conseil

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  3. Merci à vous, et à bientôt donc!

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