samedi 28 avril 2018

Sur la conflictualité violente dans la société française aujourd'hui: y en a-t-il plus ou moins?


Texte publié en partie dans Marianne du 22 avril 2018

1) Si on regarde avec beaucoup de recul, il n’y a pas d’augmentation de la violence réelle, celle qui fait des blessés et des morts, à l’exception bien sûr des massacres terroristes qui relèvent en partie de la guerre. Il y a certes un plus grand usage de la violence, mais d’une violence que je dirai « apprivoisée », symbolique et surtout médiatisée.
Avec en outre une curieuse asymétrie entre groupes violents et forces de l’ordre.
Les forces de l’ordre sont mieux protégées (on parle couramment de « ninjas ») et équipées qu’auparavant. Ce ne sont plus les gardes mobiles avec juste casques et mousquetons des années 1950 et 1960. Souvenons-nous des 9 morts du métro Charonne en 1961. L’absence presque totale de morts en 1968 fut un miracle.
Du côté des manifestants, pareil : les équipements, les communications, les armes se sont perfectionnés (masques à gaz, fusées, cocktail molotov, téléphones). Surtout ils sont en position de force vis-à-vis des forces de l’ordre puisqu’ils ne sont pas tenus par des consignes d’engagement et de proportionnalité d’usage de la force. Ils peuvent faire (et font) n’importe quoi, quitte à dire qu’ils ne voulaient pas le faire quand ça tourne mal. Imaginons que les zadistes qui tirent des fusées anti-grêle contre un hélicoptère de la gendarmerie l’aient abattu, ils auraient dit qu’ils ne le voulaient pas et trouveraient des avocats pour leur éviter l’accusation d’assassinat.
En revanche les deux parties sont soumises aux impératifs de la communication, qui ont changé la sensibilité (et la sensiblerie) de tout le monde. Il ne faut surtout pas de bavures, pas de blessés graves et pas de morts. C’est le syndrome Malik Oussekine de 1986 qui paralyse en grande partie la répression. Est-il raisonnable qu’il faille engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes qui ont perdu tous leurs recours judiciaires? De même pour évacuer le centre universitaire de Tolbiac ou le campus de l’université Paul Valéry à Montpellier?
Il y a donc des affrontements mais surtout du côté des forces de l’ordre, il faut en quelque sorte une violence sans dégâts.


2) En revanche, deuxième partie du diagnostic, cette violence apprivoisée, symbolique, ritualisée et médiatisée est bien le symptôme d’une désocialisation de la communauté politique ou de ce que Thérèse Delpech nommait « ensauvagement ».
Comme les sociétés européennes sont traversées de conflits qui ne se recoupent pas clairement entre catégories multiples et diverses, les différends potentiellement violents sont nombreux.
Dans les années 1960 et 1970, sans remonter plus haut, le combat front contre front entre le prolétariat et les exploiteurs capitalistes devait se trancher par la violence de la révolution – ou la victoire de la répression. Il s’agissait déjà probablement d’une illusion mais elle marchait. L’appel aux armes et à la violence était courant – on citait Engels, Sorel, Lénine, Fanon, Mao. A force d’ailleurs de mener ces discours sur « la guerre civile qui vient » et faute justement de la voir venir pour de bon, certains groupuscules basculèrent dans le terrorisme pour pousser à la roue – RAF en Allemagne, Armée révolutionnaire au Japon, Brigate Rosse en Italie, Action directe en France. Il en reste aujourd’hui en France un petit quelque chose dans les élucubrations du groupe de Tarnac et de « la révolution qui vient » - mais sous forme caricaturale bobo-bourgeoise.
Depuis une vingtaine d’années, les différends à l’intérieur des démocraties se sont multipliés. Pour ne pas faire peur, on appelle ça des « fractures sociales ».
La première permit à Chirac de gagner l’élection de 1995 et même celle de 2002, mais il y en a en réalité bien plus.
Il y a la fracture entre riches et pauvres qui se complique d’une fracture entre hyper-riches et hyper-pauvres. Il y a une fracture entre groupes ayant une position assurée (même pauvre) comme fonctionnaires et retraités et ceux qui sont précaires - salariés, intérimaires, temps partiels, chômeurs -. Il y a la fracture générationnelle entre jeunes, vieux et même hyper-vieux (voyez la crise des EPHAD). Il y a la fracture entre gens éduqués et qualifiés et gens non éduqués et sans qualification. Il y a la fracture entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (profs, policiers, soignants, banlieusards, travailleurs de nuit, gardiens de prison) et ceux qui sont à l’abri. Et enfin une fracture qu’on n’a pas voulu voir venir, celle entre croyants tolérants ou indifférents et un très grand nombre de musulmans, surtout jeunes, opposés à quasiment toutes les valeurs de la République.
La conséquence est que, malgré les tentatives de récupération politique par les populismes de droite (FN) comme de gauche (Insoumis), il y a de plus en plus de clientèles séparées, qui s’ignorent et mènent de leur côté et sous leurs propres formes leurs protestations égoïstes, depuis les émeutes des Bonnets rouges ou des agriculteurs, les occupations des étudiants, les ZAD anarcho-punks, jusqu’aux prières de rue et aux polices des mœurs faisant respecter la charia dans certaines banlieues. Les affrontements directs entre groupes sont encore limités mais il suffirait d’encore deux ou trois attentats salafistes meurtriers pour que ça change.
Un tel climat d’hostilité catégorielle ou communautaire peut déboucher sur un fort degré de conflictualité. L’État s’efforce de gérer les violences qui en résultent mais il est perçu tantôt comme un arbitre protecteur apprécié (après les attentats, on embrasse les policiers) tantôt comme un ennemi répressif par zadistes, bonnets rouges, agriculteurs, personnel pénitentiaire, étudiants, etc ("tout le monde déteste la police!").
Deux choses sont particulièrement inquiétantes.
D’une part, la perte de croyance dans des principes communs garantissant la communauté contre des différends meurtriers.
D’autre part la paralysie de l’action répressive de l’État à cause de la sensiblerie exacerbée par des médias de plus en plus aisément manipulables et par le carcan d’un État de droit hypertrophié. Des manifestants peuvent gravement brûler des policiers sans grands risques quand jouent l’omertà et l’individualisation stricte de la responsabilité, comme on l’a vu à Grigny ou au bord du canal Saint Martin.

3) Des philosophes comme Jürgen Habermas ou Claude Lefort, voulant penser une démocratie au-delà de la lutte des classes, ont essayé de la faire reposer sur un consensus établi à travers l’interaction communicationnelle ou la résolution des différends par des dialogues raisonnables. Une version hypocrite de ce consensualisme post-conflit a été donnée plus récemment par Chantal Mouffe, admiratrice de Podemos en Espagne et de la France insoumise de Mélenchon, quand elle parle d’agonistique, dont on ne sait justement pas s’il s’agit au juste de dialogue ou d’affrontement.
En fait quand la communauté démocratique ne repose plus sur un consensus culturel fort et ancien (comme en Grande-Bretagne) ou des principes républicains comme en France, des conflits de plus en plus forts et à terme violents deviennent possibles avec une guerre civile potentielle.
C’est très net aujourd’hui en Europe quand on considère de récentes dérives électorales.
Des partis vainqueurs dans des élections proportionnelles pondérées (avec une prime de sièges au vainqueur) mais sans majorité absolue en voix entreprennent au nom de leur succès électoral des changements « révolutionnaires » et mènent le pays au bord de la violence. C’est ce qui s’est passé en Catalogne avec la coalition des partis indépendantistes, ce qui risque de se passer en Italie après la victoire conjointe du mouvement 5 étoiles et de la Ligue du Nord. Le verdict du suffrage universel ne peut fonctionner que dans des communautés à fort consensus.

4) Si on s’en tient maintenant au cas français, il faut bien admettre qu’il y a aujourd’hui une crise de la citoyenneté.
On l’impute aux ravages du communautarisme qui conduirait chaque groupe à faire valoir son identité propre au détriment de l’identité commune. Il vaudrait mieux parler d’une « dé-communautisation » du pays. Les fractures sociales que j’ai énumérées conduisent à des replis communautaires inégalement forts et inégalement graves. On a vu monter puis baisser le péril d’un communautarisme d’identité nationale intégriste prôné par le Front nationale. On voit un populisme de gauche agiter des menaces violentes contre les riches, la classe médiatique ou gouvernementale. Le risque le plus grave vient certainement de la sécession d’une grande partie de la communauté française d’origine immigrée, notamment celle de religion musulmane qui, au mieux, entend faire passer ses exigences religieuses avant les principes républicains et, au pire, ne reconnaît en rien ces principes jugés impies.
Toutes les tentatives pour produire à nouveau ou reconstituer de la communauté sur la base d’un consensus identitaire de nature religieuse (la France chrétienne) ou historique (la France de la Gaule, des rois et de la Révolution) me semblent vouées à l’échec compte tenu de la nature inévitablement multiculturelle du pays.
C’est pourquoi il me semble que la seule solution viable consisterait dans une refondation de la communauté autour des seuls principes républicains – liberté, égalité, solidarité et séparation de la politique et des croyances religieuses quelles qu’elles soient – enseignés dès l’école primaire et tout au long de la scolarité, avec au bout du parcours, au moment de l’adolescence (16 ans) un court service civique s’achevant sur une prestation de serment civique à la République et à ses principes ouvrant les droits à la citoyenneté, à la majorité, à la responsabilité juridique (fin de la minorité), mais exposant aussi désormais le citoyen à la perte pour partie ou pour tout des avantages civiques, la sanction pouvant aller dans les cas les plus graves (par exemple le départ pour le djihad ou la perpétration d’actes terroristes) jusqu’au retrait de la citoyenneté et passage au statut d’apatride, qui est un statut juridiquement défini, relativement protecteur mais privant des avantages réels et nombreux de la citoyenneté. Il me semble que c’est la seule manière sensée et humaine de prévenir la montée de la violence dans des pays inévitablement pluriculturels qui ne peuvent avoir de cohérence que dans la reconnaissance absolue de quelques principes républicains aisément explicables et pas si difficiles à enseigner.


1 commentaire:

  1. Cher Monsieur, je suis surpris par votre double alexandrin : "L’absence presque totale de morts en 1968 fut un miracle."
    Que voulez-vous dire ? Au-delà de la qualité de prosodie évidente, Wikipedia, (compte sourcé), donne 5 à 7 morts manifestants, 1 ouvrier et un commissaire de police tué à Lyon et un CRS des suites de ses blessures. Certes c'est Wikipedia et pas l'Universalis, mais enfin il y a eu des morts, donc... Donc reprenons vos vers,"L’absence presque totale de morts" comment une absence peut-elle être "presque totale" ? L'absence est ou n'est pas. Quelle différence, faites-vous, entre une absence et une absence totale ? Je ne vous comprend pas. Votre vers signifie-t-il votre doute ? Mais alors pourquoi parler de miracle... ? Si c'est pour dire que le peu de morts fut un miracle, c'est pour le moins une assertion étrange. Et là je suis à mon tour pris d'un doute.. et si votre pensée, et l'article, et vos livres (en élargissant la question) n'étaient construits que sur la figure de l'euphémisme: qu'est ce que vous voulez bien nous dire et que vous n'osez pas écrire ?
    Bien à vous.
    Erik Levesque

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